Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

« Perette chez le coiffeur | Page d'accueil | MENSONGES DE FEMMES – LUDMILA OULITSKAIA »

17/10/2007

LE RAPPORT DE BRODECK– Philippe Claudel

223ffe4126a55cb663a4dbedf6d17347.jpg« Je m'appelle Brodeck et je n'y suis pour rien. Je tiens à le dire. Il faut que tout le monde le sache.

Moi je n'ai rien fait, et lorsque j'ai su ce qui venait de se passer, j'aurais aimé ne jamais en parler, ligoter ma mémoire, la tenir bien serrée dans ses liens de façon à ce qu'elle demeure tranquille comme une fouine dans une nasse de fer.

Mais les autres m'ont forcé : "Toi, tu sais écrire, m'ont-ils dit, tu as fait des études." J'ai répondu que c'étaient de toutes petites études, des études même pas terminées d'ailleurs, et qui ne m'ont pas laissé un grand souvenir. Ils n'ont rien voulu savoir : "Tu sais écrire, tu sais les mots, et comment on les utilise, et comment aussi ils peuvent dire les choses. Ça suffira. Nous on ne sait pas faire cela. On s'embrouillerait, mais toi, tu diras, et alors ils te croiront »

Brodeck est un homme ordinaire, transparent, presque anonyme. Il habite dans un village on ne sait ni le nom ni la localisation. Probablement un pays de l’Est, mais ce pourrait être n’importe où, en fait. Les hommes de son village ont commis un crime. Ils ont tué l’Anderer, cet étranger qui est venu s’installer parmi eux, sans jamais leur parler, promeneur silencieux, mystérieux, qui ne fait rien pour s’intégrer et ne renvoie à leur curiosité que l’écho méfiant de leur intolérance, leur peur de l’inconnu, de l’étranger, forcément dangereux, forcément coupable, puisqu’on ne sait rien de lui et qu’il ne se fond pas dans la masse.

Nous apprenons très vite que les hommes du village ont commis un crime collectif. Ils demandant à Brodeck de rédiger un rapport qui les disculpera, les blanchira du crime.

Brodeck accepte et rencontre les villageois pour retracer les faits ; il n’a rien vu mais découvre peu à peu l’abject et le sordide, la petitesse et l’écoeurement. Tout cela le renvoie à sa propre histoire qu’il va révéler bribes par bribes, reliant ses propres souvenirs aux événements du village.

Le récit est comme un puzzle. L’histoire de Brodeck, déporté dans un camps de concentration parce qu’il a été dénoncé par le village, parce qu’il était différent lui aussi, se confond avec celle de l’Anderer. Brodeck est revenu au village, s’est à nouveau fondu dans l’indifférence indolente, qui fait semblant d’oublier les crimes du passé. Mais il fait peur parce qu’il sait. Il sait que ces hommes l’ont trahi, l’ont dénoncé et envoyé à une mort certaine. Il est la mémoire qu’ils veulent effacer, gommer, mais la nature humaine a une fois de plus repris le dessus et les cicatrices, finalement, s’ouvrent sur une plaie béante faite de lâcheté et de bêtise.

C’est un roman magnifique et bouleversant. Un roman qui aborde les peurs, l’intolérance, la mémoire, le pardon, la culpabilité ; un roman qui est aussi et surtout extrêmement bien écrit, Philippe Claudel tisse des mots pour en faire récit qui, malgré sa noirceur, n’en reste pas moins rempli de douceur et de beauté.

L'avis de Caro[line] et de Bellesahi

Extraits

« On m’a dit qu’elle commença à frapper avec se poings ceux qui se trouvaient au premier rang. Aucun ne répliqua. Ils ne firent que s’écarter devant elle. Alors elle entra peu à peu dans le grand fleuve de cadavres marchants, sans savoir qu’elle n'en ressortirait jamais, car derrière elle le flots se refermaient. Il n’y eu pas un cri, pas une plainte. Ses mots disparurent avec elle. Elle fut engloutie et connut une fin sans haine, un fin presque mécanique, à son image en somme. Je crois bien, même si je ne peux le jurer, qu’aucun ne porta la main sur elle. Elle mourut sans avoir été frappée, sans qu’aucune parole ne lui fût adressée, ni même aucun regard, elle qui les avait tant méprisés ces regards. Je l’imagine trébuchant à un moment, tombant à terre. Je l’imagine tendant les mains, essayant de s’accrocher aux ombres qui passaient à coté d’elle, sur elle, sur son corps, sur ses jambes, sur ses bras délicats et blancs, sur son ventre et son visage poudré, de ombres qui ne prêtèrent aucune attention à elle, qui ne la regardèrent pas, qui ne lui portèrent aucun secours, qui ne s’acharnèrent pas sur elle non plus, mais qui simplement passèrent, passèrent, passèrent, la foulèrent au pied, comme on foule la poussière, la terre ou la cendre. »

« Pour le portrait de Göber, par exemple, il y avait une malice dans l’exécution qui faisait que si on le regardait un peu de gauche on voyait le visage d’un homme souriant, aux yeux lointains, aux traits paisibles tandis que si on le prenait un peu de droite, les mêmes lignes fixaient les expressions de la bouche, du regard, du front dans un rictus fielleux, une sorte d’horrible grimace, hautaine et cruelle. Celui d’Orschwir parlait de lâcheté, de compromission, de veulerie, de salissure. Celui de Dorcha de violences, d’actions sanglantes, de gestes irréparables. Celui de Vurtenhau disait la petitesse, la bêtise, l’envie, la rage. Celui de Peiper suggérait le renoncement, la honte, la faiblesse… les portrait de l’Anderer agissaient comme les révélateurs merveilleux qui amenaient à la lumière les vérités profondes des êtres. »

08:30 Publié dans *Litterature Française* | Lien permanent | Commentaires (19) | |  Facebook

Commentaires

C'est incroyable mais je n'ai encore lu aucun livre de Philippe Claudel !
Là il faut que je me précipite sur le rapport de Brodeck, ton billet ne m'en laisse pas le choix :)
Merci Amanda

Écrit par : lily | 17/10/2007

Répondre à ce commentaire

J'ai beaucoup aimé ce livre. J'aime cet auteur, son écriture, sa mélancolie. Ses livres ne me déçoivent jamais !

Écrit par : Bellesahi | 17/10/2007

Répondre à ce commentaire

Cours, Lily, cours, tu ne le regretteras pas, je ne sais pas pourquoi, mais je pense savoir qu'il te plaira !

Bellesahi, je viens de te laisser un commentaire : c'est ton billet qui m'avait donné envie de le lire. Alors encore une fois un grand merci.

Écrit par : amanda | 17/10/2007

Répondre à ce commentaire

Oui j'ai vu. Merci à toi, c'est gentil.

Écrit par : Bellesahi | 17/10/2007

Répondre à ce commentaire

Bon, je ne lis pas ton rapport. J'en suis en plein milieu!
C'est drôle de lire en livre quand on sait dans quel état d'esprit l'auteur l'a écrit, et comment il l'a écrit !
On lit ça différemment...

Écrit par : Emeraude | 17/10/2007

Répondre à ce commentaire

Il est dans la PAL, dédicacé depuis hier...

Écrit par : fashion victim | 17/10/2007

Répondre à ce commentaire

Emeraude nous en a parlé samedi... impossible pour moi malheureusement... mais ne me montre jamais ton exemplaire, je le déchirerais...ou je renverserai mon thé dessus, ou je le donnerai à ma fille pour qu'elle gribouille...

Jalouse, moi ? jamais de la vie, pff
;-)))

Écrit par : amanda | 17/10/2007

Répondre à ce commentaire

Oui, Philippe Claudel a une belle écrire. J'ai adoré 'La petite fille de Monsieur Linh' et j'ai apprécié 'Les âmes grises'.

Écrit par : anjelica | 18/10/2007

Répondre à ce commentaire

puis-je te l'emprunter ??

Écrit par : annej | 18/10/2007

Répondre à ce commentaire

Ce livre me fait de l'oeil depuis pas mal de temps, mais il faut que je prenne mon mal en patience, car je suis sur la liste d'attente à la biblio !!

Écrit par : Florinette | 18/10/2007

Répondre à ce commentaire

C'est dommage que tu n'aies pas pu venir! Mais je suis sûre qu'i n'a pas fini de tourner en région parisienne...

Écrit par : fashion victim | 18/10/2007

Répondre à ce commentaire

Définitivement, je le vois partout, celui-là... même à ma librairie qui n'est pourtant pas forte sur les livres récents qui proviennent de l'autre côté de l'océan!

Il me tente de plus en plus!

Écrit par : Karine | 31/10/2007

Répondre à ce commentaire

Karine : de l'autre coté de l'océan ???

Écrit par : amanda | 31/10/2007

Répondre à ce commentaire

Amanda: Je suis au Québec... donc, des fois, c'est un peu long... trop long pour moi, des fois!

Écrit par : Karine | 01/11/2007

Répondre à ce commentaire

Je suis en pleine lecture, plongé dans ce roman d'une rare force. Moi aussi certains passages me troublent, me font vaciller. Une écriture!

Écrit par : solsol | 01/11/2007

Répondre à ce commentaire

J'avais envie de lire ton avis dessus ! Je viens de le finir et billet tout frais... Heureuse que ton avis recoupe avec le mien ! Quel beau roman !

Écrit par : celsmoon | 17/05/2009

Répondre à ce commentaire

@ celsmoon : vais aller voir ça donc (ce livre plait beaucoup, et c'est normal !)

Écrit par : amanda | 18/05/2009

Répondre à ce commentaire

Je partage ton point de vue sur ce roman, que nous avons tous et toutes lu avec émotion. C'est un de mes coups de cœur.J'ai aimé tous les livres de Claudel que j'ai lu... Je doit être une inconditionnelle... Mais ce sentiment est très partagé aussi:)

Écrit par : sylvie | 09/12/2009

Répondre à ce commentaire

@ sylvie : je le partage, en tous cas :)

Écrit par : amanda | 10/12/2009

Répondre à ce commentaire