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30/06/2008

L'AFFAIRE DE ROAD HILL HOUSE - KATE SUMMERSCALE

rioadhill.jpgLe 30 juin 1860 Elizabeth Dough, la gouvernante des Kent, s’aperçoit que le petit Saville, 3 ans, n’est plus dans son lit. Elle pense qu’il est avec sa mère et se recouche. Le lendemain, on cherchera le petit garçon dans Road Hill House, où il vit avec ses parents et nombreux frères et sœurs, ainsi qu’une armée de domestiques, jusqu’à ce qu’il soit retrouvé sauvagement assassiné dans les latrines du personnel.

 

Vengeance ? Jalousie ? Crime crapuleux ?

 

 

Cette affaire a passionné l’Angleterre victorienne et déchaîné les passions, nourri la presse à scandale autant que la presse régulière, inspiré Poe, Collins ou Dickens.

 

Kate Summerscale s’est plongée dans les archives et propose un document passionnant sur cette affaire qui a forgé et inspiré la plupart des écrivains anglais du 19ème siècle.

 

L’affaire de Road Hill House nous plonge dans l’Angleterre victorienne, dans les demeures fermées de la bourgeoisie, les secrets nauséabonds sous les façades vernies de bonne morale. L’inspecteur Jack Whitcher fut chargé de l’affaire.

Nous découvrons les prémices des enquêtes policières à une époque où, clivage des classes sociales oblige, les témoignages de moralité faisaient souvent office de preuves, les tâtonnements des raisonnements souvent aléatoires, l’incursion de la presse excitée, affamée de faits divers. L’inspecteur Whitcher fut cloué au pilori par une population fébrile, des journalistes avides et une justice hésitante.

 

Ce document passionnant se lit comme un roman policier puisque nous découvrons l’affaire en même temps, ses multiples rebondissements. Chacun y va de son avis, les détectives amateurs surgissent et s’incrustent, la famille Kent est stigmatisée, que ce soit le père, Samuel Kent, ou la mère, Mary, ancienne gouvernante devenue seconde épouse. La sœur aînée de Saville sera arrêtée puis relâchée. Le dénouement de l’affaire n’aura lieu que cinq ans plus tard.

 

 

Portrait imposant de la justice victorienne, de l’avidité des populations pour des faits divers sordides, revue des théories plus que vaseuses dont s’emparent presse et juges, policiers et populace, le livre de Kate Summerscale, (arbre généalogique, plans de Road Hill House, notes détaillées et photos à l’appui) est un très très bon ouvrage, à la fois polar et document.

 

Le détective Whitcher a inspiré la plupart des romanciers anglais et fut le modèle plus ou moins avoué des futurs personnages de Dickens, Wilkie Collins ou  Henry James.

 

Le livre ne pêche que par une chose : son prix (25 euros).

 

 L'affaire de Road Hill House, Kate Summerscale - Christian Bourgois Editeur, 496 pages

27/06/2008

LA COULEUR POURPRE – ALICE WALKER

pourpre.jpgCelie et Nettie sont sœurs. Un bicoque en guise de maison, une mère malade, un père brutal et incestueux. Nous sommes en Georgie au début du siècle dernier. Les Noirs sont libres mais vivent encore en marge de la société blanche. L'esclavage a été aboli, mais son empreinte est encore profondement ancrée dans les esprits. L’argent manque, l’éducation est considérée comme superflue dans cette communauté où l’alcool et la violence sont le lot quotidien. Celie, à qui on a arraché ses deux enfants nés d’un inceste, est mariée à Mr… tandis que Nettie, l’instruite, celle qui a toujours préféré apprendre à lire ou écrire, s’enfuit du foyer pour échapper à l’inceste.

 

Celie écrit. Tous les jours, elle raconte son quotidien. Son mari qui la bat, parce que c’est normal, il la bat parce qu’elle ne fait pas ce qu’il faut, ou comme ça, juste pour se rappeler qu’un mari doit se faire obéir. Elle raconte les enfants trop nombreux, le regard des Blancs, la ségrégation, les violences quotidiennes, la misère et l’espoir qui depuis longtemps a quitté cette communauté. Elle écrit avec ses mots, ses mots d’analphabète, s’adresse au Bon Dieu en espérant qu’il l’écoute, elle ne sait pas où est Nettie. Elle raconte Shug, l’amie de son mari. Shug qui chante, qui est belle, libre et libertine. Le désir qu’elle éprouve, elle, une femme, pour une autre femme. Celie n'a pas de culture, pas de connaissances mais écrit avec son coeur, ses tripes, ses yeux de femme résignée et simple.

Nettie, elle, partira en Afrique, en tant que missionnaire. Nettie écrit à sa sœur. Nettie raconte l’Afrique, le Libéria, les indigènes qui les regardent avec méfiance. Elle raconte la vie dans un village Olinka, la scolarisation des enfants garçons – les filles ne peuvent apprendre à lire – le réticences des femmes, soumises, asservies à se confier à ces missionnaires. Elle raconte la colonisation, les expropriations, les routes construites, les villages rasés pour installer des plantations d’hévéas ou de cacaotiers. Elle raconte les rites tribaux, les excisions, les scarifications.

 

 

Roman épistolaire, roman d'amour entre deux sœurs, roman sur l’Amérique encore sudiste et pleine de préjugés, roman sur l’oppression des femmes noires, sur l’Afrique, la colonisation, les thèmes sont nombreux dans le roman d’Alice Walker. Pendant plus de trente ans, Celie et Nettie se confient dans leurs lettres.

ALice Walker nous plonge dans deux univers totalement différents mais dans lesquels la condition des femmes est la même : racisme, oppression, ségrégation, violences et misères mais aussi tendresse, amour, refus de céder aux pressions des hommes, Alce Walker écrit ici un magnifique roman sur la condition des femmes noires, un roman poignant, parfois bouleversant, émouvant.

 

Le livre a remporté le Prix Pulitzer et l’American Book Award en 1983. Il a été porté à l’écran par Steven Spielberg.

A lire absolument.

 

La couleur pourpre, Alice Walker – Pavillon Poche, 344 pages.

06:16 Publié dans *Litterature Anglo-saxonne* | Lien permanent | Commentaires (22) | |  Facebook

26/06/2008

Les éditions Folio créent la Newsletter folio

 

Gallimard, Folio, vous connaissez ? Forcément. Sans doute.

 

Gallimard Folio lance une newsletter d’abonnement, qui vous informera de toutes les nouveautés, parutions, à ne pas manquer.

 

Forcément, c’est tentant, donc je vous en parle :

 

J’ai longtemps hésité, oui, mais le sujet du billet étant en rapport avec mon blog, je me suis lancée.

 

D’abord, parce que je suis inscrite à la newsletter, parce que j’aime connaître les parutions à venir, me dire par exemple que chic, la suite du « Danois Serbe » va sortir en juillet prochain, et me dire que je n’ai plus trop à attendre pour lire la suite des aventures de Vuk, ce tueur à gages si surprenant. Je l’avais rencontré dans le roman de Leif Davidsen. Souvenez-vous, il était chargé d’abattre Sara Santanda, sorte de Salman Rushdie en visite à Copenhague.  L’exécution du  contrat avait été évitée de justesse par l’inspecteur Per Tortflund et Vuk s’est exilé aux Etats-Unis. Il a refait sa vie, mais son passé va le rattraper. Ce deuxième volet semble alléchant, tentant, attirant !

 

Mais passons sur mes fébrilités de lectrice compulsive et revenons à nos moutons…

 

Sur le site, entièrement refait, les nouveautés sont présentées par genre, centre d’intérêt : classiques, policiers, théâtre, romans bilingues, SF, philosophie,  tout est présenté, il n’y a plus qu’à cliquer et découvrir. Ou par thème : cinéma, érotisme, évasion, humour…

 

On y retrouve aussi les entretiens menés par Auteurs.tv (Marc Dugain, David Foenkinos, Muriel Barbery, Jean d’Ormesson, Alexandre Jardin et bien d’autres encore).

 

Les enseignants y ont aussi leur rubrique, qui leur permet d’accéder aux ouvrages qui correspondent aux thèmes abordés en cours, par niveau.

 

Très bien, donc, cette newsletter Folio et ce site remodelé. Les inscriptions, c’est : http://www.folio-lesite.fr/Folio/newsletter.action

 

 

D’ailleurs, à cette occasion, les lecteurs qui s’inscriront pourront gagner un exemplaire d’Entre les murs, de François Begaudeau. Il y en a 100 à gagner.  Ne me demandez pas ce que j’en pense, je ne l’ai pas encore lu ! Mais ça ne saurait tarder j’espère.

 

newsletter Folio


Article sponsorisé

08:02 Publié dans Bric à blog | Lien permanent | Commentaires (31) | |  Facebook

25/06/2008

L’ANGE SUR LE TOIT - RUSSELL BANKS

ange.jpgAvec Russell Banks, nous sommes loin de l’Amérique clinquante et scintillante. Nous sommes loin des grandes villes et des fortunes, loin des nantis, loin des banlieues bourgeoises et calibrées, loin des analystes surpayés et des écoles privées hors de prix.

 

Les personnages de Russell Banks sont des gens simples, des Américains moyens, "de base". Les femmes essayent de s’en sortir, les enfants observent leurs parents sans illusions, les hommes boivent pour adoucir des journées sans espoir. On communique peu, ou plus, ou mal. On essaye de s'en sortir. Le quotidien a effiloché les vies, les relations.

 

Dans l’Ange sur le toit, nous suivons ces Américains là. Des personnages blessés, usés,  las, des hommes et des femmes qui vivent simplement. Avec leurs regrets, leurs blessures, leurs usures. Des personnages dont la vie peut prendre des chemins surprenants, inattendus.

 

Dans chaque nouvelle, c’est un moment qui dérape, un moment M où la fissure, la fêlure qui étaient présentes, lancinantes, souterraines, vont brusquement céder. Un événement anodin, et la vie prend un chemin inattendu. Une rencontre accidentelle, et le passé ressurgit, vous envahit. Un accident, un dérapage et un couple se défait, une enfant part sans se retourner, et ne reviendra pas. Le passé, les regrets, l’amertume, la nostalgie sont le fil conducteur de ces nouvelles, comme un constat amer, désabusé.

Comme toujours, le style de Russell Banks vous étreint le cœur. J’ai néanmoins été un peu moins touchée qu’avec l’autre recueil de nouvelles « Histoires de réussir ». (Dont l’une des nouvelles est reprise dans ce recueil, en guise de préambule).

 

Les avis de Cuné et Laurence et Thom.

06:34 Publié dans *Litterature Anglo-saxonne*, *Nouvelles* | Lien permanent | Commentaires (15) | |  Facebook

24/06/2008

A TABLE – TIFFANY TAVERNIER

atable.gifMarie aime Eli. Elle l’a rencontré, est devenue sa maîtresse, et ne vit plus que pour Eli et leurs rendez-vous. Leurs rendez-vous, leurs ébats, les quelques heures qu’ils passent ensemble avant qu’il ne reparte chez sa femme. Marie s’englue dans la dépendance, elle disparaît totalement de sa propre vie. Plus rien n'existe en dehors d'Eli : Marie est une chose fébrile, impatiente, avide, uniquement quand Eli est là. Et, quand elle découvre qu’Eli la trompe aussi, elle décide de le tuer, de le séduire par des repas somptueux, éblouissants, rutilants. Empoisonnés.

Voici un roman qui me laisse assez perplexe. Il y a d’un coté l’effacement progressif puis total de la raison d’une femme, qui s’enfonce volontairement dans une relation de dépendance et de soumission. Mordue, elle l’est, au point de devenir un fantôme, une ombre, une poupée dans les bras de son amant. Marie n’est plus une femme, Marie est la maîtresse, l’amante d’un homme qu’elle attend, qu’elle espère le jour, la nuit. 

De ce coté là, j’ai apprécié le roman et ce récit de l'asservissement d'une femme qui s'annihile volontairement, s'oublie, s'efface. Impressionnant. Choquant, peut-être, mais impressionnant, oui. Mais, et contrairement à Cuné, j’ai vraiment été dérangée par le coté trash des scènes de sexe. Dans l’absolu, je ne vois pas ce que ça apporte, d’insister autant sur des rapports qui m’ont semblé malsains, obscènes.

Tiffany Tavernier maîtrise indéniablement sa plume, les mots sont crus, puissants, incisifs. Les descriptions des agapes que prépare Marie, sa minutie à distiller lentement des saveurs qui seront assassines, meurtrières, et le revirement progressif d’Eli, subjugué, envoûté par cette femme qui n’était pour lui qu’un jouet et devient à son tour une obsession, un Besoin, une Nécessité, compensent la brutalité des scènes de sexes.

Mais tout ça est resté trop trash pour moi. Trop malsain. Jamais vulgaire, certes, mais brr... oui, ça m'a dérangée.

 

Lu dans le cadre de l'opération Babelio.

06:05 Publié dans *Litterature Française* | Lien permanent | Commentaires (12) | |  Facebook

23/06/2008

FRENCH MANUCURE – GERALDINE MAILLET

MAILLET.jpgRecette de base :

4 amies, mariées ou célibataires, toutes plutôt à l'aise financièrement, toutes plutôt jolies. Aucune n’a de véritable raison d’être malheureuse, mais toutes se cherchent, partagent leurs désarrois, et noient leurs angoisses dans l’alcool en parlant des hommes, du mariage, des enfants, du sexe, de Botox ou de fringues.

Sex and the City l’a fait, Desperate Housewives aussi, Géraldine Maillet nous offre une version française et parisienne.

Rien de neuf, me direz vous ? En ça vous aurez raison. Certes.

N’empêche que je me suis régalée.

 

Parce que les 4 héroïnes de French Manucure sont touchantes, ont un caractère bien trempé, n’ont pas leur langue dans leur poche et partagent une amitié sans faille, même si les scuds volent et les piques sont acerbes. Parce qu'elle ne sont pas toutes forcément sympathiques, au premier abord, ni nunuches, ni crétines. Parce que les dialogues sont hilarants et dignes d'une pièce de théâtre. Ça fuse, ça gicle, ça casse, et on ne peut s'empêcher de sourire, puis de rire à gorge déployée.

Noé, la plus âgée (elle atteint l’âge canonique de 36 ans) a divorcé de son richissime mari. Sublime, mère d’un petit Tadeo qui la prend pour une poire, elle noie sa tristesse et sa solitude dans des injections de Botox bi-mensuelles, a décidé de battre le record de l'IMC le plus bas ; elle a de quoi s'offrir des diamants par dizaine et les montres qui vont avec. En revanche, elle aimerait bien retrouver un homme, tout en assumant que ledit homme doit avoir un compte en banque en rapport avec les aspirations de la dame (« Les seuls hommes contents de me voir sont mon chirurgien, l’anesthésiste et l’infirmier. Je cherche désespérément quelqu’un qui accepterait de finir sa vie avec une femme d’occasion qui passe sa vie au garage pour parfaire sa carrosserie. »)

Clarisse est mariée, chef d’entreprise stressée, maman, mais Paul son mari ne la touche plus. Plus du tout. Depuis longtemps. Les soirs de grande conversation, ils échangent sur les notes de leur fils ou sur le programme télé. Ses variations capillaires sont le signe le plus parlant de ses sautes d'humeur (« Paul est diplômé d’HEC, il a fait son master finances à Harvard, il a son permis bateau, son permis moto, il a fait de l’escrime à un niveau régional, il a une odeur de transpiration supportable, il met tout seul ses affaires sales dans le panier à linge, il ne ronfle qu’exceptionnellement, il n’est pas vicieux, il est droit, raisonnable… c’est vrai, j’aurais plus tomber plus mal. »)

 

Jeanne, après avoir fait les 400 coups dans tous les sens du terme, s’est mariée et a fait 4 enfants. Son horizon, c’est la table à langer, son graal, une place en garderie et son quotidien, radio KT en sourdine et bouillies de bébé. Autant dire que les frasque de ses copines la fatiguent (« Le seul calcul que je sais faire, c’est compter les mesurettes de lait Guigoz chaque matin »).

Quant à Gab, actrice qui n'a pas encore été découverte, elle enchaîne les pubs minables, et quelques amants non moins minables, en affirmant que le mariage, trop peu pour elle, les gosses aussi d'ailleurs (« Le prochaine fois que je vais à un speed dating, je t’emmène avec moi. 95 % de mecs qui fréquentent ces endroits viennent pour emballer…Tu fais ton marché, si tu as un coup de cœur ou un doute de dernière minute, tu abandonnes ton Caddie avant de passer à la caisse. Crois mois, le shopping n’a jamais rendu une fille malheureuse. ».)

Gab décide d’écrire un scénario. Qui parlera de quatre amies et de leurs déboires. Un peu de leur vie, quoi, avec un peu plus de sel, un peu plus de chabadabada, un peu plus de sexe…

 

 

Les dialogues sont tirés au cordeau, acérés, aiguisés, affûtés, les répliques sont cinglantes et volent, ces quatre-là ne s’épargnent rien, s’aiment sincèrement et se retrouvent tous les mois pour dîner et blablater. Et sous les réparties parfois assassines, parfois hilarantes, désopilantes, percutantes, sous les propos parfois très crus se cache un très bon roman sur l’amitié bien sûr, les femmes, leurs attentes, leur condition, leurs frustrations, leurs envies. Sur leur rapport à l’apparence, au sexe, au mariage, aux hommes, aux enfants. Bref, un roman de filles qui cache un roman de moeurs sous une apparence chick lit.

 

Jubilatoire.

 

Géraldine Maillet ? Avec un tel sens du dialogue, j’en redemande, c’est sûr, et je vais me jeter sur ces deux précédents romans.

A lire, oui, à lire. D’ailleurs, hop, il devient un roman voyageur. Des volontaires, après Fashion qui s'est déjà jetée dessus ?

18/06/2008

UGLIES - SCOTT WESTERFELD

uglies.jpgDans trois mois, Tally aura seize ans. Elle pourra alors rejoindre son ami Peris dans New Pretty Town. Dieu, qu’elle a hâte, Tally, d’avoir seize ans et de pouvoir enfin devenir une Pretty ! Dans trois mois, elle subira enfin l’Opération. L’Opération qu’elle attend, impatiemment, fébrilement, fiévreusement depuis qu’elle a été admise à Uglyville.

Car Tallis, comme ses amis moches, pourra enfin subir l’opération de chirurgie esthétique qui la rendra conforme aux critères de beauté en vigueur. Elle pourra enfin vivre dans à New Pretty Town et faire la fête avec ses nouveaux amis. On lui broiera les os pour les remodeler, sa graisse sera aspirée (sur certains, on en injecte pour qu’ils atteignent la masse corporelle idéale), sa peau sera entièrement poncée pour en recevoir une nouvelle (parfaite), les cartilages de son nez et ses pommettes seront remplacés par du plastique programmable, ses yeux passés au laser. Car Tallis se trouve moche, et ce depuis toujours. Mais Tallis rencontre Shay, qui aura elle aussi bientôt seize ans. Et, contrairement à Tallis, Shay ne veut pas devenir une Pretty. Shay prétend même que Tallis est très bien comme ça !! Tallis ne la croit pas une seule seconde, mais elle écoute quand même cette nouvelle amie qui lui parle de La Fumée, cet endroit où vivent en cachette les Uglies qui préfèrent rester moches et vivent dans la clandestinité.

Ça donne froid dans le dos, non ? Ça donne envie de vomir ? Mais, vous-même, n’avez-vous pas, un jour, peut-être, eu secrètement envie de pouvoir modifier, même légèrement, un petit truc chez vous ? N’avez-vous pas envié secrètement les modèles de perfection que nous apprennent à envier les magazines de mode et beauté ? Dans Uglies, nous sommes dans une société totalitaire où la norme est devenue la beauté. La médecine a réussi à gommer les imperfections, petit à petit, et la beauté est devenue normative. Est devenue un dû aussi. Et, de fil en aiguille, les mochesvivent et sont élevés dans la certitude qu’ils ne pourront être heureux s’ils ne se fondent pas dans la masse et ne deviennent pas eux aussi des Pretty.

Mais la beauté n’est pas seule en cause. A grand renfort de bourrage de crâne, de manipulations perverses, les Autorités ont réussi à rendre les populations parfaitement malléables, soumises, obéissantes. Trop contents d’êtres enfin beaux (on les a tellement persuadés qu’ils étaient moches), les nouveaux Pretty ne songent pas un instant à s’interroger, et encore moins à se rebeller. De toute façon, ils sont trop occupés à faire la fête.

Voici donc un roman jeunesse fort agréable, où on parle de manipulation des masses, de crédulité, de soumission. Où l’on évoque aussi ce passé lointain où les Rouillés, ceux d’il y a longtemps, utilisaient trop de métal ! Ils en mettaient partout, dans leurs immeubles, leurs voitures, et d’ailleurs, ils avaient plein de problèmes, les Rouillés ! Les guerres, les différences, l’épuisement des ressources, les jalousies ! A force de lire des magazines où la beauté était sans cesse vantée, ils vivaient dans le mal-être, le malaise ! On enviait les beaux, on raillait les moches, certaines filles avaient même cette maladie du « non-manger » (incroyable !) ! Ouf, à présent, grâce à l’Opération, tout le monde devient Pretty à seize ans, et du coup, personne ne songe à se rebeller, parce que tout le monde est pareil. Des personnes parfaites dans un monde parfait.

Un roman fort agréable plutôt captivant, donc, qui se lit avec plaisir, qui n’est pas dénué d’humour et suscite quelques bonnes questions. A lire pour soi, et à lire par nos ados aussi.

Les avis de Fashion (merci pour le prêt !), Solenn, Martin sur le Blog des livres, Virginiesur Chrestomanci, Emmyne

 

 

 

17/06/2008

RENCONTRES A MANHATTAN – CATHLEEN SCHINE

schine.jpgPolly, Everett, George, Simon, Jody sont célibataires. Trentenaires, ils vivent à Manhattan, prés de Central Park. Un quartier calme, ni trop branché ni trop populaire, où ils supportent leurs solitudes, leurs errances, leurs routines. Polly adopte un chien, Jody recueille un chiot. Et c’est en promenant leurs animaux qu’ils vont se rencontrer, se croiser, se retrouver et bâtir un réseau amical.

Doris, elle, supporte tant bien que mal son mari Harvey, et encore moins les chiens. Déjections, saletés, traces, tout est sujet à tracts et manigances pour faire interdire ces canidés qui l'insupportent. Elle place dans cette lutte toute sa rancœur et son aigreur, confond les causes et se cherche elle–même.

De relations amicales en idylles naissantes, de ruptures en séparations, Cathleen Schine évoque la solitude des grandes villes, l’indifférence et l’isolement. Les chiens comblent les vides, prennent une place de plus en plus grande dans la vie de leurs maîtres, remplacent le compagnon inexistant, ou parti. Ils prétextent les rencontres, fortuites ou provoquées, incitent aux retrouvailles dans Central Park où chacun viendra partager un moment d’intimité, d’amitié. C’est le portrait de solitaires, à la recherche d’un peu de chaleur humaine, de complicité, d’échanges.

Ceci dit, malgré la sincérité des personnages, leurs solitudes touchantes, au bout d’un moment, le roman commence à stagner et le lecteur à bailler. On se perd dans ses relations finalement assez plates, ces histoires de cœur parfois touchantes parfois surfaites.

A réserver aux amateurs de New York et Central Park (que l’auteur décrit joliment) et aux amoureux des chiens.

 Rencontres à Manhattan, C. Schine - Mercure de France, 366 pages

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15/06/2008

REDAC DU MOIS - Les superstitions

Chaque mois, le même jour, à la même heure, des rédac' blogueurs écrivent un billet sur un sujet commun. Ce mois-ci,  LaurentOlivier, BergereBertrand, JvH, Bluelulie, HibiscusAnne, Julien,  Chantal,  Looange,  V à l'ouest,  Jo Ann v, William,  Catie, Nanou,  Cecfrombelgium, Gally, Julie70, Gazou, BlogBalso, Vladyk, Lydie, Lucile, Guy CardinalOptensia, Joël, Linda, Denis, Julie, Le chat qui, Ckankonvaou, Lodi, Mahie,  Asibella, Mariuccia, Brigetoun, Renée, Mouton, et Agnes,  planchent sur Les supersitions. Allez aussi lire leur point de vue, et n'hésitez pas à laisser vos commentaires!

 

Plus d'info sur le site de la rédac'du mois.

Ce mois-ci, j'ai eu envie de tenter l'aventure, alors on y va (et merci à celle qui a bien voulu lire avant les autres, et me donner son avis !).

  *****

 

5 :55. Le réveil sonne. J’émerge à peine d’un sommeil de plomb. Je m’étire, pose un pied à terre. Sans réfléchir. Flûte. Pied Gauche. Ça commence mal. « Les signes ne veulent rien dire. Les signes ne veulent rien dire, les signes ne veulent rien dire ». Je me répète le mantra, encore et encore.

6 :06. Sous la douche, je compte. Si mes cheveux sont rincés quand j’arrive à  un nombre pair, la journée sera belle. Si c’est un nombre impair… 44 ! Je souris fièrement à mon reflet.

 

6 :26. Je m’habille. Ma garde-robe s’étale dans la penderie. Pantalons pliés sur cintres orange, pliure à 57 centimètres du bas. Jupes accrochées deux par deux sur cintres rouges. Chemises pendues aux cintres bleus. Pulls pliés sur l’étagère de gauche, tous parfaitement alignés.

 

6 :56. Le café coule. 2 doses de café, eau bouillie pendant 37 secondes, un sucre et demi. Une pomme. Je retire la tige en tournant et comptant. Si elle se détache quand j’arrive à un nombre pair, Paul me sourira ce matin. Si c’est un nombre impair, ce sera comme toujours une journée sans. Sept. De toute façon, personne ne me sourit jamais, alors...

 

7 :07. Je me brosse les dents en rêvant que Paul s’aperçoive un jour de mon existence.

 

7 :17. Je claque la porte, verrouille les deux serrures de sécurité après avoir tapé le code de l’alarme. 010181. Ma date de naissance.

 

J’évite le métro. Je ne supporte pas la foule matinale et les regards lourds qui se posent sur moi. Je marche en comptant mes pas. Il n’y a que 3,68 kilomètres à parcourir jusqu’au bureau.

Le papetier papote avec une jolie fille. Le boucher me regarde. Sa bouche est comme une grosse limace qui s’étire. Je passe en hâtant le pas, tête basse. Quand je suis suffisamment loin, je ralentis.

Je fais un détour pour éviter l’échelle devant l’immeuble où habite Paul. Je hâte le pas, sinon le compte n’y sera pas.

7 :47.J’arrive au bureau. Je pose mon sac à gauche, sur la deuxième étagère. Je remets le téléphone à sa place (les femmes de ménages se marrent, j’en suis sûre, quand elles époussettent mon bureau). J’allume l’ordinateur et tape le code d’accès 010181. Le logiciel met 18 secondes à télécharger les journaux d’écriture. Je sors du tiroir de droite le dossier violet. Ligne 37, page 17, il me reste 53 pages, 3197 lignes à saisir.

J’apprécie mon travail. Les chiffres s’alignent, je les tape, ils s’engouffrent ensuite dans la comptabilité générale de l’entreprise. Je me sens utile, à mon niveau.

J’aime les chiffres. Un chiffre, c’est une valeur sûre. Ça peut pas vous sauter à la figure et vous envoyer une vacherie à la tête. Un chiffre, ça compte, ça s’additionne, ça se multiplie, mais ça vous laisse en paix. J’aime cette sécurité.

12 :11. Dernière ligne, dernier chiffre. 2984,12. Chiffre pair, génial. Un chiffre pair c’est rond comme une journée sans peur.

 

12 :12 : Je descends au restaurant d’entreprise. Sur mon plateau je pose un petit pain, une assiette de crudités, une assiette de viande froide (je déteste le préposé aux plats chauds, à chaque fois, il se croit obligé de rigoler, mais son regard, j’en suis sûre, est moqueur), une pomme, une bouteille d’eau.

Je sens les regards pendant que je fais la queue à la caisse. J’entends presque leurs rires. Je m’installe à la table le plus isolée, toujours la même, toujours seule.

J’aperçois Paul qui descend avec la brune du marketing et le directeur des ressources humaines. Ils ne me voient pas. Ils rient.

Il me faut 23 minutes pour tout avaler. La tige de la pomme s’est cassée à 5.

J’ai 7 minutes devant moi. Je les consacre à rêvasser. Ma mère me disait toujours que les rêves donnent envie de grandir, d’avancer. Ils aident à se constituer un but, un avenir. Elle me disait aussi que je devais ignorer les regards posés sur moi, ne pas écouter les silences, tellement lourds. Que j’étais belle, que j'étais la plus belle.

Elle s’est tuée le 13 mars 1993. Un accident. Ce jour-là, la tige de la pomme s’est arrachée à 7.

L’après midi passe vite. A 17 heures, j’éteins l’ordinateur et quitte le bureau. Je balbutie, j’essaye de prendre sur moi et je murmure un au revoir à la ronde. Personne ne me répond.

17 :37, J’arrive à la maison.

 

18 :37 : Soupe, fromage, yaourt.

 

20 :50 : Je regarde la télévision. Un téléfilm où les gens vivent normalement. Ils aiment, ils parlent, ils rient, ils pleurent parfois.

 

23:00 : Je me couche en pensant à ma mère. Elle me disait que mes cheveux sont aussi fins que ceux des anges, aussi blancs que la neige éternelle. Ma peau transparente et pure comme un ruisseau de montage. Elle me disait que mes yeux sont brûlants comme le soleil et ont la couleur du feu. Et qu’il ne faut pas écouter les mauvaises langues.

 

Depuis qu’elle est partie, je me sens si seule.

23:23 : Je m'endors.

12:00 Publié dans Rédac du mois | Lien permanent | Commentaires (22) | |  Facebook

14/06/2008

LA MAIN DE DIEU – YASMINE CHAR

char.jpgUne enfance choyée dans une famille musulmane au Liban. Une enfance aisée, blottie dans les bras d’un père libanais et d’une mère française. La mère s’en ira, fuyant le pays, son mari, sa fille. Le pays se disloquera dans une guerre fratricide et l’enfance se brisera.

Le premier roman de Yasmine Char contient quelques phrases lumineuses, quelques perles d’écriture qui irradient les pages de ce roman. Les phrases glissent, ondoient, chatoient et coulent avec légèreté.

 

Yasmine Char décrit les affres d’une guerre civile dans un Liban écartelé où frères et sœurs de cœur se déchirent. Elle y raconte la solitude d’une enfant abandonnée par sa mère, la pression et le poids des traditions qui pèsent sur ses épaules. Il y a les premiers émois, les premiers frissons d’une adolescente tourmentée.

 

La jeune fille rencontrera un homme. Un homme qui se prétend correspondant de guerre et l’initiera au maniement des armes, la poussera à s’affranchir. Manipulation ? Trahison ? L’enfant s’engouffrera avec avidité dans ce miroir tronqué.

 

Plein de choses, donc, dans ce roman. Trop de choses, en fait, pour un roman aussi court.

 

Yasmine Char a surchargé, injecté trop de sujets dans ce premier opus où l’intention est bonne, très bonne même, mais en traitant à la fois la guerre, la perte de l’innocence, la lente transformation d’une jeune fille manipulée en meurtrière, le poids de la religion et des traditions, il m’a semblé que le tout est peut-être un peu trop survolé, effleuré. Le style lumineux sert et dessert à la fois le roman. Il se lit avec plaisir, se déguste parfois, mais amoindrit et dilue la force du sujet quelques pages plus tard.

J’ai pensé à L’amant, j’ai pensé aux Sirènes de Bagdad, j’ai pensé à Nikita (de Besson) : plein de belles intentions trop peu étoffées, trop brièvement servies sur un lit de mots très agréables.

J’attendrais avec impatience son prochain roman, qui devrait, logiquement, combler ces lacunes, grandir en maturité et puissance pour mettre en exergue une plume très gracieuse et agréable.

Merci à Stéphanie pour le prêt, son avis ici et l'avis de Fashion Victim, conquise.

06:47 Publié dans *Litterature Française* | Lien permanent | Commentaires (8) | |  Facebook