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15/10/2008

REDAC DU MOIS - Tête à tête avec une personne connue

 Comme tous les mois, des rédac-bloggueurs rédigent un billet sur un même thème. Ce mois ci, Un diner en tête à tête
(Si vous pouviez dîner quelques heures avec une personne (de préférence vivante) connue, du monde des arts, du sport, de la politique, ... Qui serait cette personne ? Et surtout... quels sujets aimeriez-vous aborder ?)

 

Les autres participants :

1/ Laurent, 2/ Noelia, 3/ Bergere, 4/ Bertrand, 5/ JvH, 6/ Hibiscus, 7/ Anne, 8/ Julien, 9/ Chantal, 10/ Looange, 11/ Jo Ann v, 12/ Cecfrombelgium, 13/ Julie70, 14/ Gazou, 15/ BlogBalso, 16/ Lydie, 17/ Lucile, 18/ Optensia, 19/ Joël, 20/ Linda, 21/ Denis, 22/ Julie, 23/ Le chat qui, 24/ Ckankonvaou, 25/ Asibella, 26/ Mariuccia, 27/ Brigetoun, 28/ Renée, 29/ Mouton, 30/ Agnes, 31/ Laetitia, 32/ MissBrownie, 33/ Karmichette, 34/ Rikard, 35/ Pivoine Merlin, 36/ Sandrine, 37/ Adelaide, 38/ Andree, 39/ Orchidee, 40/ Laure, 41/ Virginie, 42/ A-So,

 


 

****

 

Il est midi pile et je suis là, sur un banc.

 

Je me sens un peu seule.

 

Je n’ai toujours pas compris ce qui m’est arrivé. Comment j’en suis arrivée là.

 

Une main sur mon épaule.

 

Au bout de cette main, un bras vêtu de blanc.

 

Un homme me regarde.

 

« Et si nous allions grignoter quelque chose ? »

 

Je ne le connais pas, même s'il me rappelle vaguement quelqu’un. Impression de déjà-vu. Impression de le connaître. Je sonde ma mémoire mais aucun nom ne me vient à l’esprit. Star de la télé ? Homme politique ? Ecrivain ? C’est bizarre. Je suis sûre de le connaître mais je suis incapable de lui donner un nom. Lui a l’air de me connaître, en tout cas.

 

« Viens, ils font de très bons sushis, chez le Japonais du coin. Tu n’aimes pas les moules, donc je ne te propose pas la brasserie. »

 

Je le suis. Je n’ose pas lui dire que je ne le reconnais pas. Il a l’air gentil. Ce type me connaît et je suis incapable de lui donner un nom. Ni même un âge d’ailleurs.

 

Je le suis dans le petit resto japonais. Une foule compacte se serre devant le bar à sushis. Ca discute, ça papote, ça rit, ambiance happy hours après le boulot.

 

Nous nous installons à une table à l’écart.

 

L’homme me regarde, avec l’air de me jauger. Il semble attendre que je prenne la parole. Je garde les yeux sur la carte, je n’ose croiser son regard.

 

Nous commandons. Il me laisse parler, mais un sourire vague effleure ses lèvres quand je commande des sushis saumon daurade et des makis sans avocat.

 

« Comment te sens tu ? »

 

« Mal.»

 

« Tu as mal ? Ou tu te sens mal ? »

 

« J’ai mal »

 

« T’as mal où ? »

 

« Au cœur »

 

« Au cœur, ou dans ton cœur ? »

 

« Dans mon cœur. »

 

« C’est normal. Ca va passer. Au début, c’est toujours pareil. »

 

« Qui êtes vous ? » Ca y est. J’ai posé la question. Elle semble flotter entre nous deux.

 

L’homme sourit lentement.

 

« Et toi. Qui es tu ? »

 

« Quelqu’un qui répond aux questions ».

 

Il sourit.

 

« Je te reconnais bien là ! »

 

« Où sommes nous ? Que s’est il passé ? »

 

« Tu ne te souviens pas ? L’interview ? La télé ? La conférence de presse ? »

 

« …. »

 

« American Darling» ?

 

« Pardon ?? »

 

« De beaux lendemains ? »

 

Un flash. Fulgurant. Violent. La mémoire se rallume d’un coup, les images se précipitent, s’amoncellent et s’entassent en vrac dans ma tête. Les images et les mots. Ca fuse de gauche à droite, ça virevolte, ça éclate en un millier de flashes aveuglants.

 

Le communiqué de presse, les mails échangés dans l’urgence, les discussions de haute lutte avec l’attachée de presse et victoire, le rendez-vous arraché, le bar d’hôtel chic du 8ème arrondissement. Ma fille larguée en vitesse chez sa copine, mon déjeuner avec ma meilleure amie repoussé « Tu comprends, il veut bien me recevoir ! On se verra la semaine prochaine, d’accord ? » Moi, jeune blogueuse, j’ai réussi à convaincre le saint des saints de me recevoir. De m’accorder 10 minutes d’interview. 10 minutes pendant lesquelles je pourrais à loisir l’interroger sur son œuvre, lui poser les milles questions que je brûle de poser, lui dire à quel point j’aime ce qu’il fait, ce qu’il est, ce qu’il donne. Le chauffeur taxi violenté, harcelé, « Dépêchez, je suis en retard. S’il vous plait. S’il vous plait ». Le prix de la course jeté en quelques billets sur le siège avant. Pas d’au revoir. Pas le temps. Courir. Ne pas le rater. Traverser. Vite. Vite. Il n’attendra pas. Bientôt midi.

 

« Où sommes-nous ? »

 

L’homme me regarde avec bienveillance.

 

« Dans le Maine ? »

 

« Tu as déjà vu des bars à sushis dans le Maine ? »

 

Je n’ai jamais mis les pieds là-bas. Pas que je ne connaisse pas. Il a tant écrit sur cette région. Impression d’y être née, d’y avoir grandi. Vécu une autre vie, là-bas.

 

« Où sommes-nous alors ? Que s’est-il passé ? »

 

L’homme me regarde. Il lâche un soupir, hésite et me regarde encore.

 

« Tu as traversé sans même regarder. Tu n’as pas vu la voiture arriver. L’ambulance. Il venait d’avoir un infarctus. L’ambulance t’a percutée. Tu es morte sur le coup. On a retrouvé des notes, des livres, tous de lui, une kyrielle de post-it dessus, des stylos ; ton ordinateur portable aussi n’a pas survécu. Déchiqueté. Tu devras t’en passer à l’avenir. »

 

« Et lui ? »

 

« C’est la seule chose qui t’intéresse ? »

 

« Il a survécu ? »

 

….

 

« Il est là ? »

 

L’homme regarde au dehors. Je suis son regard et vois un homme seul. Il a l'air perdu. Il fait demi-tour. Il s'en va.

 

Sans réfléchir, je me précipite. C’est lui. J’en suis sûre. Lui aussi est arrivé, en même temps que moi. Forcément. J’abandonne mes sushis, je me lève et me lance à sa poursuite. J’ouvre la porte et brusquement tout devient noir. Froid. Lugubre. Il n'y a rien dehors. Ni route, ni banc, ni personne. Je me retourne.

 

L’homme est toujours attablé. Il me sourit. Tristement, cette fois.

 

« Tu n’a toujours pas compris, n’est ce pas ? ».

 

Je me rassois. Je me vois dans ses yeux. Des larmes coulent. Je ne sais plus si ce sont les miennes ou les siennes.

 

Il ne dit rien. Il attend. Alors je comprends. Il est retourné là-bas. Il a pu y retourner. Les secours sont arrivés très vite, ils l’ont sauvé. Pour moi, c’était trop tard.

 

Ceux que j’aime sont seuls. Et moi, j’ai couru après des chimères. Tout ça pour ça.

****

08:19 Publié dans Rédac du mois | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : pourquoi je bloggue | |  Facebook

Commentaires

Waou ! Un claque ton texte ce matin, magnifique, merci !

Écrit par : bladelor | 15/10/2008

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je voulais écrire unE claque...

Et au fait alors, cette bannière, tu m'envoies la photo que je te fasse la modif ?

Écrit par : bladelor | 15/10/2008

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Le début léger ne laisse pas entrevoir la seconde partie du texte. J'aime beaucoup la fin.

Cette initiative est bien sympa. Il y a un endroit pour s'inscrire ou connaître le prochain thème ?

Écrit par : Leiloona | 15/10/2008

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@bladelor : au début j'avais écrit une fin toute rose... et puis non. Je préfère ça :)
@ Leiloona :sur le site de la Rédac du mois :)

Écrit par : amanda | 15/10/2008

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ouah!! tu as été bien inspirée... plus que moi je trouve.

Quel talent !

Écrit par : Orchidée | 15/10/2008

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Merci Amanda ! :)

Écrit par : Leiloona | 16/10/2008

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TRès bien écrit et très fort! Bravo!
Et au passage : jolie la nouevlle présentation!

Écrit par : enna | 16/10/2008

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Amanda, ptite maligne ! Toi aussi, tu tires la langue à la consigne, préférant une orgie de makis/sushis avec ton mystérieux messager ;-)

Écrit par : Laëtitia | 16/10/2008

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@ orchidée : tu sais, l'inspiration,un jour ça vient, un jour ça part...
@ enna :thanks :)
@ laetitia : cet exercice ne me plait que si je le contourne (et dès que je peux manger des sushis, même virtuellement, je ne me prive pas ;)

Écrit par : amanda | 16/10/2008

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