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28/05/2010

Nage libre – Nicola Keegan

« S’arracher à l’emprise terrestre revient à en apaiser la morsure »

 

 

C’est juste l’histoire d’une fille, Philomena, qui nageait comme un poisson.

 

keegan.jpgElle nageait comme un poisson, l’eau était son élément, son deuxième corps, son âme, son centre névralgique, son point d’ancrage. L’eau, c’est l’état de grâce, l’état du bonheur, c’est l’océan dans lequel s’immerge Philomena pour oublier le reste, la mort de sa sœur Bron, puis celle de son père, peu de temps après, comme s’il avait voulu noyer son chagrin dans l’immensité du ciel (il pilotait un avion, écrasé sans raison apparente).

 

L’eau, c’était oublier sa sœur Roxanne et sa toxicomanie, sa sœur Dot et sa bigoterie, sa mère à demi-folle de chagrin, de solitude, de désespoir.

 

L’eau, c’étaient les médailles d’or aux Jeux, les capacités physiques hors du commun, les records du monde pulvérisés, c’était les amies nageuses, les amies d’enfance, les petits amis. L’eau c’était la vie de Philomena, cette grande bringue poussée trop tôt, réglée trop tard, lâchée dans un monde qu’elle n’arrivait ni à comprendre ni à intégrer.

 

 

Que dire d’autre ? C’est juste l’histoire d’une fille à la fois simple (élevée dans le Kansas et les bondieuseries) et très complexe (comment se construire après les morts successives de sa sœur et son père, comment rester normale quand on vit pour en nageant cinq heures par jour, quand on voit le monde à travers le prisme flou de l’eau, l’eau, toujours de l’eau). Philomena est attachante, chiante, c’est une connasse de premier plan (« Chaque être humain traverse une phase critique lors de laquelle il se comporte en connard fini – à l’exception notable des connards à temps plein, les connards professionnels. Je suis devenue une connasse de première catégorie, ce que j’ignore encore tant la connerie émousse toute autocensure, toute empathie, toute faculté d’admettre que l’on se ment à soi-même. Je snobe des gens que je connais parfaitement, tourne le dos à des choses qui me sont pourtant essentielles, prétends jouir d’objets rares que je ne possède pas, fais mine d’avoir radicalement changé en restant exactement la même. »). Son parcours est exceptionnel et pourtant elle reste, quelque part, une fille de la campagne, qui contemple le monde, sa vie, son entourage avec beaucoup de lucidité.

J’ai aimé sa rage de vaincre, son obsession de la victoire, du record à battre, sa concentration, j’ai aimé sa soif d’apaisement, sa capacité à s’analyser et analyser les autres, sa capacité d’autodestruction et de reconstruction, sa façon d’être déboussolée, de se perdre, d’errer sur les chemins de sa vie, de toucher le fond pour essayer de remonter à la surface. (« Le passé c’est le passé, maman,  l’avenir c’est l’avenir, mais à l’intérieur, tout coexiste.».

 

Ce roman, je l’ai dévoré, ai eu du mal à le lâcher, ai annoté des dizaines de pages, souligné des passages que j’aurais voulu copier ici, avant de me rendre compte que Cuné les avait déjà notés (allez voir, ils sont tous superbes, j’adore le coup de la psychologie à l’envers, c’est imparable, je le fais souvent). J’ai tout aimé, le style limpide, la lucidité de Philomena, son histoire. J’ai aimé cette famille disloquée.

 

Cuné disait il y a du Pat Conroy dedans. Oui, on peut dire ça.

J’ai aussi pensé à Dirk Wittenborn et  « Le remède et le poison ».

 

Parce qu’au-delà de l’histoire d’une nageuse qui finira par tout ficher en l’air, il y a une histoire de famille et de souffrances partagées ou au contraire soigneusement dissimulées, il y a des larmes et de rires, des affections (entre sœurs, entre amies d’enfance) il y a le temps qui passe et qui jamais n’altère les sentiments, même si parfois il les tord, les distend ou les lamine. En fait, ils sont toujours là, tapis au fond de Philomena, attendant qu’elle apprenne enfin à vivre avec, à s’apaiser.

 

Excellent, tout simplement.

 

Nage libre, Nicola Keegan

Editions de l’Olivier, mai 2010, 425 pages

traduit (excellement) de l'anglais (Etats Unis) par Madeleine Nasalik

 

 

L’avis de Cuné, ô combien captivant, puisque je me suis précipitée en librairie après l’avoir lu,

Et celui de Cathulu, qui l'a relu deux fois tant elle a aimé :)

 

 

 

« Dot affronte en secret les traquenards psychologiques que son mari, qui restera pour nous un parfait inconnu, tend sur son chemin, affirmant qu’il incarne son unique bouée de sauvetage au milieu d’un océan démonté. Au monde elle présente un visage résolument rationnel et une coiffure impeccable mais, à la maison, sa personnalité flanche, chancelle. Quand il se montre gentil, elle s’évapore en pétillant comme des bulles dans une coupe en cristal ; quand il referme la porte d’une certaine façon, elle se liquéfie sur place et inonde le parquet, paralysée, invisible ; quand il la scrute, les traits indéchiffrables et avec un calme souverain, elle se fige en un bloc de glace opaque et seul un sourire peut la libérer, faire fondre son corps de soulagement. »

 

 

 

24/05/2010

Cher amour – Bernard Giraudeau

De l’amour et des voyages, de l’être idolâtré et des personnages croisés au fil des étapes, bien ancrés, eux, dans une réalité giraudeau.jpgquotidienne, Bernard Giraudeau se plait à mélanger les genres.

 

Le narrateur, que l’on reconnaîtra rapidement comme le comédien lui-même, écrit à une femme rêvée, fantasmée. A cette femme imaginaire, amie ou amante, confidente et partenaire, il écrit ces lettres comme un parchemin qui se déroule et d’où surgissent au fil des escales, l’Amérique du Sud,le Viet Nam, la Corée, la Thaïlande… Il raconte. Les hommes et femmes, singuliers, rencontrés, avec lesquels il fait un bout de chemin, ceux qu’il croise et accompagne, ceux qu’il aperçoit, brièvement, et dont il invente la vie, la douleur ou l’amour. Pourquoi écrit-il ? Pour parler, se confier, avoir au fil de ses voyages un être toujours présent à ses cotés ?

 

 « Je ne sais où vous serez, mais je devine déjà votre intérêt pour ces voyages, ces mots, ces aveux parfois. Peut-être vous mentirais-je un peu, mentir un peu c’est être très près de la vérité, mentir beaucoup serait m’en éloigner. Avec le temps l’espace entre vérités et mensonges se dissipe doucement et vous me pardonnerez si parfois j’ai repoussé cette frontière pur être au plus près de l’indicible. Je soupçonne votre sourire à certains passages, votre joue légèrement froissée, appuyée sur votre main, l’autre tournant lentement les pages, sans voracité, laissant un doigt sous la précédente comme si vous alliez la relire, mais que vous abandonnez pour la suivante. Je vous espère parfois jalouse, un peu mordue par les mots, mais jamais douloureuse. Je vous aime depuis si longtemps, depuis avant le début, voyez vous. Ce récits sont des voyages au pays des hommes. Voyager, on n’en revient jamais. Je vous écris pour prolonger l’instant, en garder une trace, tordre le cou à la fugacité, à l’oubli, l « l’impermanence », ceci sans succès bien sûr puisque c’est vouloir figer l’éphémère, et j’aime l’éphémère, nul n’est parfait. »

 

En guise de pause, le narrateur intercale régulièrement des souvenirs de théâtre, la douleur et la joie de se laisser envahir par un personnage, de sentir l’autre s’immiscer en soi, d’abord difficilement puis de plus en plus naturellement, jusqu’à ne faire plus qu’un. Et quand ce personnage est devenu part entière du narrateur (ou est-ce l’inverse, là réside en partie la grâce, la difficulté de ce métier), l’angoisse, la terreur indicible qui vous noue le ventre, vous broie les tripes avant chaque représentation pour vous laisser vidé, transi, après la représentation.

 

« J’aime le rideau ouvert sur le vide d’une salle pour être le meilleur acteur au monde. Je suis souvent très bon seul devant ma glace, mais seul sur une scène devant un théâtre vide, je suis le roi des planches. Je peux frotter l’archet sur toutes les cordes vocales, prendre la mesure de l’espace, être en parfaite harmonie et me préparer à un nouvel accord dès que la salle sera pleine. Une salle vide est un théâtre à marée basse. En pleine lumière ce sera autre chose et tu auras moins d’assurance, petit bonhomme. Je vole ces moments, ces émotions, et je m’approprie ces instants que nul autre ne vit avec moi. Je garde fertile ce long fragment de jouissance pour la représentation du soir, afin de donner cette dimension lors de la mise en vie du spectacle. Je veux sacraliser tout cela quand les trompettes de lumière éclatent sur la scène. Je crois que j’aime le théâtre. Je l’ai cru longtemps illusoire, mais il est acte poétique, acte de vie en pleine conscience. La vie est absolument, indéniablement sacrée. »

 

 

Il y a une grâce lumineuse dans l’écriture de Bernard Giraudeau. Son récit est plein de poésie et pourtant jamais il n’en rajoute, jamais il ne tombe dans un style grandiloquent et lourd. L’équilibre est fragile, ténu, mais toujours ciselé, toujours retenu. Probablement grâce à la sincérité qu’il met dans ses mots, à l’humilité que l’on y sent. Ce narrateur qui se confie à cette femme imaginée (comme on parle à un être qui, n’existant pas, ne vous jugera jamais et vous écoutera en toute simplicité et empathie) offre ces récits comme un cadeau spontané, une invitation à voyager avec lui et découvrir le monde au travers ses yeux. Parfois les récits deviennent lassants, je suis restée à terre à plusieurs reprises, m’enlisant dans ces histoires du bout du monde, car le ton prend parfois des allures de litanie. C’est le seul bémol que je mettrai au roman. En revanche, toutes les escales théâtrales m’ont touchée, Bernard Giraudeau invite les personnages qu’il a interprétés à faire partie du voyage, un autre voyage certes mais un éloignement quand même, une évasion dans un autre univers où le réel n’aura pas prise.

 

De l’amour et des voyages, du théâtre et de l’amour. Un beau roman, malgré quelques longueurs.

 

 

 

 

 

Cher amour, Bernard Giraudeau

Points, 303 pages, Mai 2010

 

Chronique également en ligne dans la rubrique "La toile en parle", sur le Cercle Points. Merci !

 

 

 

L'avis de Erzebeth: "Cher amour est un roman à la beauté sincère; et ses imperfections le rendent encore plus attachant, plus humain. C'est un roman qui donne envie d'ouvrir les yeux sur ce qui nous entoure (un roman qui, accessoirement, donne très envie de visionner les documentaires tournés par Bernard Giraudeau), un roman qui pince et qui caresse à la fois".


Celui de Leiloona : "En somme, voici un récit de voyages mobiles et immobiles, l'ensemble illustrant une belle histoire d'amour. L'amour qui n'est autre qu'un transport amoureux aussi"

 

Et celui de Essel : "Toutefois, l'absence réelle d'intrigue, de véritable fil linéaire, conjugué à l'effet patchwork provoqué par ce mélange peuvent empêcher de se laisser totalement emporter par la lecture de ce nouveau texte".  

19/05/2010

Du pain, du Saint Julien, un bouquin

C'est quoi un blog de lecture ?

 

Un blog, c'est une part de plaisir. Et ça ne devrait être que ça. Uniquement ça.

 

Plaisir de lire et de partager autour de cette passion / loisir / passe-temps / désir / besoin /nécessité, rayez la mention inutile en fonction de vos motivations.

 

Il y a des milliers de lecteurs. Un même livre peut avoir plusieurs lecteurs. Ceux qui l'aimeront d'amour, ceux qui y chercheront (et y trouveront, ou pas) une réponse, une façon différente de penser, un éclairage sur tel ou tel fait, telle ou telle société, ceux qu’il fera bailler aux corneilles, ceux qui auront envie de le balancer rageusement à travers la pièce, ceux qui se diront mouais-bof...

 

Chacun de ces lecteurs a le droit inaltérable de penser ce qu'il pense. Et a donc le droit de le dire. De le dire à sa façon, comme il le veut.

 

Personne n'a le droit de fustiger untel ou une telle parce qu'il n'a rien compris, parce qu'il est niais, n'a pas fait les études nécessaires ou n'a pas le « bagage » utile.

 

Les livres me font rêver, réfléchir, frémir, agir, aimer, désirer, haïr. Les livres m’ouvrent d’autres portes. Ils me font voyager, ils me font penser différemment, me font m'interroger. Les livres m’ont davantage enrichie, formée, transformée que tout ce que la vie a pu m’apporter jusqu’à présent. Même si je ne suis pas une vieille fille qui n’a que les livres dans sa vie, pour reprendre certains clichés malséants. J’ai plein d’autres choses, une famille, un mec, un enfant, des amis, une formation, une profession, des activités, mais les livres, c’est justement tout le reste.

 

Les livres m’ont ouvert des portes que je n’aurais jamais osé ou même pensé à franchir. Les livres ont fait de moi ce que je suis, c'est-à-dire quelqu’un de différent, quelqu’un qui pioche en eux de quoi se nourrir, s’abreuver. De quoi grandir, de quoi ETRE ce que je suis.

 

Et je crois que même à quatre-vingts ans, si je suis encore de ce monde et pas totalement presbyte ni aveugle, ils continueront à me faire grandir. Grandir dans ma tête et dans le regard que je porte sur les autres, le monde, la vie, et sur moi, aussi.

 

On grandit avec la vie, les événements, les malheurs et les joies, on grandit, heureusement, on mûrît, mais les livres apportent un petit quelque chose en plus. Ce petit quelque chose qui justement ne fait pas partie de notre univers, ce qui nous permet de capter l’insaisissable, le lointain, l’éphémère, qui grâce aux livres viennent s’échouer à nos pieds. Ce qui nous est offert et qu’il suffit de saisir goulûment, de humer, de palper, de sentir, pour se l’approprier et le faire sien. S’en imprégner pour en faire un élément de soi. Un élément du socle sur lequel on se construit indéfiniment.

 

Voyage, histoire, rêve, autre mode de pensée, ouverture au monde : chacun va puiser ce dont il a envie ou besoin. Chacun captera ce que son être, sa personnalité, voudra prendre et s’approprier.

 

Je lis pour moi. Egoïstement, avec l’avidité de celle qui va se nourrir des mots qu’un autre lui aura murmuré à l’oreille. Avec urgence, avec gourmandise, avec l’humilité de celle qui sait avoir encore tant à apprendre, je me nourris des mots des autres.

 

Et tout aussi égoïstement, je blogue un peu pour moi. Pour transcrire ce que J'AI ressenti, aimé ou détesté. Pour transmettre ce que J'EN ai retiré. Pour partager, pour donner... MA lecture. Contradictoire, sans aucun doute. 

 

Bloguer, c’est donner une petite part de soi. En se livrant, en livrant son ressenti, on livre forcément une partie de soi. On livre sa vision et donc un peu de ce qu’on est.

 

Il m'est arrivé d'avoir mal, d'être attristée, quand un autre bloggueur a démoli un livre que j'ai aimé. Parce que ces sentiments, ces impressions, que j’avais partagées, étaient les miennes. Elles reflétaient ce que j'avais ressenti profondément, presque viscéralement, avec sincérité et humilité.

 

Il m'est arrivé aussi de ne pas comprendre ce qu'un autre blogueur avait pu trouver de bien ou d'intéressant, à un roman que pour ma part j'avais trouvé totalement inutile, voire navrant dans certains cas.  Mais c'est ainsi. J’ai parfois eu mal au cœur de dire « du mal » d’un roman, alors qu’une amie avait écrit l’avoir aimé, dévoré. Mais jamais je n’ai considéré comme stupide quelqu’un qui aime ce que je n’aime pas. Je respecte trop ce rapport à la lecture, cette intimité, cette fusion. Je ne dirais jamais que, puisque je n’ai pas aimé un livre, les autres doivent aussi passer leur chemin, l’éviter. Au contraire. Au contraire.

 

Je n'ai en aucun cas le monopole du goût ni la science infuse. Je ne détiens aucune vérité. Je ne supporte pas que l’on fustige ceux qui pensent différemment. Je ne supporte pas que l’on se croie au dessus des autres. Je ne supporte pas que l’on fasse sciemment de la peine en arrosant ce que l’on considère comme la plèbe d’un mépris nauséabond.

 

Il y a ceux qui aiment un livre pour son atmosphère,

Ceux qui l’aiment pour son histoire,

Ceux qui l’aiment pour son style,

Ceux qui l’aiment pour ses personnages.

Et pour un nombre incalculable d’autres raisons.

 

Et chacun de ceux là a droit de dire son enthousiasme à sa façon : en hurlant, en criant, en souriant ou en gloussant puisque c’est parfois ce qui fait bondir les biens pensants.

 

Je ne glousse pas souvent, je suis trop réservée pour ça et je ne saurais pas le faire avec talent (sauf si c’est pour un certain pêcheur du Maine, mais là n’est pas la question).(« sauf si » c’est pour glousser, par pour « avec talent », hein, (relisez si vous voulez)) Je ne glousse pas souvent mais je souris toujours avec plaisir quand je vois l’enthousiasme généreux de ceux qui osent le faire.

 

Ils ont le droit inaliénable, de le faire. Et nul n’a le droit de les juger pour ça.

 

C’est petit, c’est mesquin.

 

C’est refléter un esprit pétri par une morgue affligeante. C’est faire preuve d’arrogance malséante et d’amertume fielleuse.

 

S’octroyer le monopole de la bonne façon de parler des livres !

 

Ben voyons !

 

Est-ce que je m’interdis de parler du Saint Julien dans les dîners, moi ? Non, je dis ce que j’en pense, c'est-à-dire que je déguste avec bonheur sans chercher à expliquer pourquoi j’aime son parfum de mûres et de fraise, son amplitude gouleyante, sa caresse sur mon palais, la pureté de sa robe. Je me ressers en clamant que j’aime ce vin au-delà de tous les autres*.

 

Quand un blog ne me plait pas, je n’y vais pas. Je ne sais pas de quoi il parle et je m’en fiche. Point. Parfois, même, ça ne m’empêche pas d’apprécier la personne qui le tient. C’est juste que nous sommes et pensons différemment, que nous aimons des livres différents. Je ne la juge pas pour autant. J’aimerais tant que certains en fassent de même, au lieu de gloser, de se gausser, d’épier et de médire.

 

Enfin bref, comme disait l’autre, « quant au mois de mars, je le dis sans aucune arrière pensée politique, ça m’étonnerait qu’il passe l’hiver ».

 

 

 

 

 

* avec modération, rassurez vous, je préfère savourer lentement mais sûrement. Et on ne s’en offre pas à tous les dîners, dommage. Ceci dit, si quelqu’un veut m’offrir un Ducru-Beaucaillou ou un Branaire Ducru…

11/05/2010

La passerelle - Lorrie Moore

Tassie a vingt ans. Fille d’agriculteurs, elle quitte son Dellacrosse natal dans le Midwest, pour Troie, la grande ville où elle est inscrite à passrelle.jpgl’université. Pour financer ses études, elle est engagée comme baby-sitter par une famille qui va adopter une petite fille métisse.

 

Je résume à peine ce roman, tant l’histoire pourrait paraître simple, voire basique. L’intrigue, oui, est réduite à peau de chagrin : une jeune fille est employée par une famille pour garder cette petite fille, issue d’une mère porteuse. Les parents sont blancs, la petite fille métisse. Mais, à travers cette histoire, à travers Tassie, très « fille de la campagne venue à la ville, qui découvre la vie des autres étudiants », il y a une multitude de thèmes, de sujets, de références à la société américaine (pas celle de New York, pas celle de Californie, pas celle des guettos où la drogue et le sexe sont le quotidien des jeunes), que Lorrie Morre aborde et révèle avec un sens inné de la mise en exergue par effleurement, par allusions voilées, le tout en déroulant son récit tranquillement. Du travail d’orfèvre donc.

 

J'ai beaucoup aimé cette jeune  candide (mais pas gourde) qui découvre ce que le monde et les gens peuvent avoir de triste et de vain. Elle n’est pas naïve, Tassie, mais fine observatrice des âmes qui l’entourent. Elle regarde, écoute, absorbe. Ne juge pas. Constate.

 

A travers ses yeux, Lorrie Morre dresse le portrait de ces américains des classes moyennes (on n’est pas dans un roman sur la riche et blanche Amérique), qui adoptent un enfant. Tassie ne comprend pas leurs motivations, écoute ces jeunes femmes prêtes à donner leur bébé à naître (donner, et non pas vendre, donc, un cadeau « de prix » étant l’équivalent hypocrite que suggèrent les intermédiaires). Pourquoi ? Il y a des mères droguées oui, mais aussi des jeunes femmes un peu paumées, mères en devenir d’un enfant qu’elles n’ont pas voulu.

 

Heureusement (?) , des familles sont prêtes à tout pour arborer elles aussi le point culminant de la socialisation : l’enfant, qu’on affichera comme symbole d’une vie réussie. Et si l’enfant est noir, ou métisse, c’est encore mieux, on montre ainsi son ouverture d’esprit, sa tolérance, sa capacité à dépasser les clivages raciaux (« Pourrait-on s’arranger pour qu’elles jouent ensemble de nouveau ? Maddie n’a pas de camarade afro-américaine, et je pense que cela pourrait lui faire du bien »). Dans une Amérique prétendument ouverte, les préjugés restent bien présents.

 

Tassie est dotée d'un sens aïgu de l'observation, elle se place en position de recul face à la vie et aux autres pour mieux les écouter, avec ironie, lucidité mais aussi beaucoup d'emphatie. C'est une jeune fille qui parfois préfère subir, ne pas agir pour mieux se laisser flotter mais n'en reste pas moins (et finalement beaucoup plus) finement attentive au monde qui l'entoure. Derrière le rideau lisse du bonheur parfait, surjoué et interprété avec soin par ces adultes, elle découvre que se cachent les petits arrangements avec l’histoire passée. La patine, une fois écorchée, révèle les accidents et lâchetés qui sont soigneusement enfouis pour ne pas avoir à les affronter, les mensonges et omissions que l’on s’applique à refouler. Parentalité, souffrances dissimulées, racisme et préjugés ordinaires, et même jusqu’aux ravages de la guerre en Afghanistan vont contribuer à finaliser l’apprentissage de Tassie et la rendre adulte. Le bonheur est encombré de tristesses et de malheurs qu'il faut trimballer avec soi, tant bien que mal.

 

C’est un roman tout en subtilité, au ton lucide, et désabusé, parfois ironique et toujours sincère. Un roman d’observation réaliste et très finement ciselé.

 

 

Et, pour finir, parfois un personnage me fait immédiatement penser à quelqu’un. Et, de ce fait, je continue ma lecture avec l’image à la fois précise et floue de cette personne, qui donne son visage au personnage. Ici, Erzie a été ma Tassie. D’une façon tellement claire, tellement évidente ! Yep, ici, Tassie a pris le visage de Erzie. Et croyez moi, c'est un compliment :) 

La Passerelle, Lorrie Moore

Editions de l'Olivier, avril 2010, 368 pages

 

 

Les avis de Cathulu et Aifelle. Et un grand merci à Cuné pour le prêt ! 

09/05/2010

Le Fleuve secret – Kate Grenville

William Thornville est gabarier sur la Tamise. Nous sommes à la fin du 18ème siècle et William doit se battre pour gagner de quoi grenville.jpgfaire vivre sa jeune famille (Sal, sa femme et leurs deux enfants).  Will, ambitieux, raisonnable autant que malin, devient rapidement un gabarier fiable sur qui les marchands ou passants peuvent compter. Il faudra le décès de ses beaux-parents (et les frais médicaux et d'obsèques qui en découlent) pour faire fondre le rêve de Will et Sal, les pousser au vol, aux petits délits qui permettent de s'en sortir. Pris sur le fait, William purge une peine de prison et se voit condamné à mort. La seule alternative à la pendaison est l'exil dans une colonie pénitentiaire du Commonwealth : Sydney, Australie. Will et sa femme prennent le bateau pour s'installer en Nouvelles Galles du Sud. Chaleur, promesse d'une nouvelle vie (via l'émancipation des anciens bagnards possible au bout de quelques mois), la vie change du tout au tout pour Will et sa famille.

 

Emancipé au bout de quelques mois comme peuvent l’être les anciens forçats, Will part s'installer au bord du fleuve Hawkesbury. Il suffit à l'époque de se déclarer propriétaire et de commencer à planter pour devenir cultivateur de ses propres terres. Mais, sur cette terre vivent encore les indigènes.  Will apprendra à vivre auprès d'eux, en regardant de loin ces êtres primitifs, nus, qui semblent inoffensifs mais n'en restent pas moins menaçants.

 

 

Agréable surprise que le roman de Kate Grenville (qui a remporté le prix de Littérature du Commonwealth ainsi que de nombreux autres prix) !

 

Il débute en pleine Angleterre géorgienne et immerge le lecteur au sein des gabariers, des ruelles sombres qui bordent la Tamise et leurs logis insalubres. Le roman débute avec l'enfance de Will, le fatalisme des petites gens qui n'ont que peu d'espoir de survivre aux maladies ou n'ont pour tout moyen de subsister que les petits métiers, quand ils en ont. Puis nous suivons Will dans sa nouvelle vie et c’est une immersion dans ce second empire colonial du début du 19ème : possibilité de recommencer à zéro, effacement des dettes, foi en un avenir meilleur.

 

Tout au long de sa vie, Will sera confronté à des choix, à chaque carrefour de sa vie (voler pour survivre ou rester honnête, être banni ou pendu, rester pauvre à Sydney ou tout quitter pour s’installer loin de la ville et avoir une chance de bâtir quelque chose, accepter les indigènes ou les anéantir). Le roman géorgien devient le roman des nouveaux choix, des nouveaux chemins, des portes qui s'ouvrent pour enfin redevenir un homme respecté. Mais tout n'est pas facile quand on lit dans les yeux des colons que l'on est, et reste, pour eux, un ancien bagnard, même émancipé, même honnête.

 

Roman sur la colonisation britannique aussi, qui nous entraîne auprès des colons qui supportent – ou pas – les indigènes, certains apprenant à les connaître et les apprécier (et même à fonder une famille avec eux) ou au contraire auprès des colons remplis de haine et de colère. Will devra faire des choix (participer au massacre d'un village de noirs ou pas), partir ou rester, tenter coûte que coûte de reconstruire une nouvelle existence ou revenir en arrière, retourner dans ce pays qui l'a banni et rejeté.

 

Tout au long du roman, Will sera épaulé par sa femme, entouré de leurs enfants, d'autres colons (anciens bagnards ou jeunes militaires), cerné dans son nouveau domaine par des indigènes qu'il apprend peu à peu à connaître mais dont il se méfie... Le style est agréable, ne se perd jamais en longues descriptions mais ne reflète pas moins bien les émotions, les difficultés, les hésitations et les rêves qui hantent Will et sa famille.

 

 

Un très bon roman, qui se lit avec plaisir, et nous enchaîne à ce héros très attachant tout au long de sa vie, et servi par des caractères très bien dessinés, tout aussi bien troussés, qu’ils soient attachants ou pas.

 

 

 

Le fleuve secret, Kate Grenville,

Metailié, Avril 2010, 301 pages

02/05/2010

Entre ciel et chair, Christine Singer, Christelle Willemez, Clara Ballatore

Je vais vous parler d’un spectacle qui a été créé au Festival d’Avignon en 2004 d’après le texte « Une passion » de Christiane affiche entre ciel et chair.jpgSinger et qui se joue actuellement à Paris.

 

Une passion, c’est l’histoire d’Héloïse et Abelard. Héloïse est âgée, à la fin de sa vie elle revient sur la passion qui a régit sa vie, celle qui a bouleversé son destin et a fait d’elle une moniale respectée. L’histoire d’Héloïse et Abelard, nous la connaissons tous, ces deux amants unis par une force incroyable, soudés dans la douleur, la souffrance et l’impossibilité de vivre leur amour. Abelard fut châtré, Héloïse se fit moniale pour vivre à ses cotés.

 

Dans le spectacle « Entre ciel et chair », le texte de Christiane Singer est dit par la comédienne Christelle Willemez, accompagnée par Michel Thousseau à la contrebasse ou Birgit Yew au violoncelle, en alternance. Avec une voix basse, rauque, la comédienne incarne Héloïse. Elle raconte son amour naissant, la passion jeune et insouciante entre les deux amants, la peur, la peine, la douleur, la violence des sentiments et leur inéluctabilité. Christelle Willemez est tour à tour passionnée, languide, épuisée, les émotions transpirent et viennent envahir le spectateur. Son jeu est à la fois sobre et fort, Héloïse imprègne chacun de ses mots, c’est une vie de passion, de souffrance, d’attente qui vient s’échouer aux pieds du spectateur. Les intervalles de la contrebasse viennent tempérer, adoucir ou mettre en exergue les sentiments, apaiser la douleur.

 

Entre ciel et chair propose un texte parfaitement écrit soutenu et mis en clarté par une comédienne des plus talentueuses. Christine Willemez illumine son personnage, elle le transcende et réussit à devenir Héloïse sans aucune surcharge, dans un équilibre fragile que jamais elle ne met en péril. Son interprétation est d’une grâce incroyable, chaque mot nous fait frémir alors qu’elle ne bouge pas ou à peine. On frémit, on retient son souffle, c’est juste un magnifique moment de théâtre comme je les aime.

 

A Paris, à l’Aire Flaguière dans le 15ème arrondissement, Christine Willemez dit le texte en limitant ses mouvements à l’extrême. Elle propose également des lectures privées (à partir de 20 personnes), où elle lit le texte, toujours accompagnée d’un musicien (c’est d’ailleurs ainsi que j’ai eu la chance de la voir).

 

 

 

Entre ciel et chair, texte de Christine Singer, Mise en scène Clara Ballatore, avec Christelle Willemez.

REPRISE au Théâtre de L'Aire FAlguière Paris 15° du 29 AVRIL au 13 JUIN : JEUDI à 20h45 et DIMANCHE à 17H30. Durée 1h05.

Réservations au 01 56 58 02 32

06:00 Publié dans *Au théâtre ce soir* | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Facebook