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25/08/2011

Mémoire assassine -Thomas Cook

cook.jpgStevie est un rescapé. Son père a tué sa mère, sa soeur, son frère. Stevie avait neuf ans, était allé jouer chez un ami à la sortie de l'école. Son père l'a attendu un peu, pour l'abattre à son tour, avant de finalement prendre la fuite. Trente ans plus tard, Stevie est un homme marié, père de famille. Il a réussi à construire sa vie tant bien que mal, une vie fait de brics et de brocs, de souvenirs et d'interrogations, de doutes, d'hésitations, de hantises. Son père est toujours en fuite, l'affaire, sans être classée, est plus ou moins oubliée par les autorités. Mais un jour surgit Rebecca, une jeune femme qui écrit un livre sur les pères meurtriers. Sur ces hommes qui, un beau jour, massacrent leurs familles. Au fil de ses rencontres avec Rebecca, Stevie fait ressurgir le passé et reconstruit, par bribes, les semaines qui ont précédé le drame. Qui était son père ? Qui étaient ses parents ? Pourquoi en sont-ils arrivés là ?

 

Un roman d'une efficacité redoutable : on le commence et on ne peut plus le lâcher. D'un bout à l'autre, on est happé par la plume et l'histoire de Thomas Cook. Que ce soient les souvenirs – douloureux, poignants – ou les doutes de Stevie devenu homme, on ne peut que dévorer le roman. Petit à petit se dessine par strates successives le portrait d'une famille que tout désignait comme normale. Mais les apparences étaient trompeuses et ce sont les regrets, les rêves dissimulés ou enterrés, les non-dits, les rancoeurs qui petit à petit vont revenir à la mémoire de Stevie. Thomas Cook dépeint brillamment cette famille de classe moyenne et les désirs, les frustrations, les faiblesses de tous ces membres. Que ce soit la mère, frustrée, éteinte avant l'heure, la soeur, passionnée et passionnelle, qui rêve de partir et de fuir cette vie étriquée, ou le frère, colérique, isolé, faible... L'atmosphère est ouateuse, on vit avec cette famille, on ressent leurs émotions et leurs peurs, on tremble ou on compatit. En guise de miroir, au fil des souvenirs, on apprend à connaître Stevie et la vie qu'il a vécu ou réussi à bâtir. Mais les fondations sont fragiles et menacent de s'écrouler sous le poids de cette mémoire qui revient, peu à peu, réclamer son dû.

 

Un puzzle qui, en se formant, devient de plus en plus noir et va conduire Stevie à reconstituer petit à petit le drame survenu 30 ans plus tôt.

 

Terrible, donc, et fichtrement efficace, jusqu'à la dernière page, jusqu'au dernier sursaut que le lecteur ne manquera pas de faire. Un roman magistral et inédit : très bonne idée pour soutenir le lancement de ce nouveau format, je le répète, terriblement agréable à lire.

 

Mémoire assassine, Thomas Cook

Point2. Août 2011, 504 pages

 

A lire ici le premier chapitre du roman.

 

 

18/08/2011

Le dîner – Herman Koch

koch.jpg



Un restaurant. Un peu huppé, plutôt classe, où il faut sept mois d'attente pour obtenir une table.

Deux couples.
Lui, il est politicien, probablement le futur premier ministre du pays. Il s'appelle Serge.
Elle, sa femme, arrive les yeux rouges, elle a visiblement pleuré. C'est Babeth.
L'autre homme, le narrateur de l'histoire, est le frère du premier. Le frère cynique et impitoyable, celui qui méprise les ambitions politiques de son frère, celui qui déteste cet endroit. Il s'appelle Paul.
L'autre femme est Claire, la femme de Paul.


Serge, Babeth, Paul, Claire. Réunis au restaurant pour parler de ce qu'ont commis Rick, Michel et Beau. Leurs enfants. Un acte immonde, on le comprendra rapidement. Absents mais omniprésents. Parce ce que c'est pour faire face à leurs actes que les parents se sont réunis. Pour réagir, décider. Sauf qu'ils ne sont, évidemment, pas d'accord. Question de valeurs, ou de courage. D'ambitions, d'avenirs, les leurs, pas uniquement ceux de leurs enfants.

Voilà pour le résumé. Un roman en six parties (apéritif, entrée, plat, dessert, digestif, pourboire) pendant lesquelles va se dérouler une partie d'échecs où chacun abat ses pions : vanités, ambitions, lâchetés, hypocrisies : quand il s'agit de sauver ses enfants, chacun fait face avec ses propres armes. Et ces armes ne sont pas forcément celles qu'on croit, tout comme les valeurs des acteurs de ce drame. Et c'est sans doute ce point qui surprend et garde constamment l'intérêt du lecteur : les personnages ne sont pas ceux que l'on imagine et les petits arrangements avec la morale ou les saletés humaines ne sont pas exactement où on les attendait.

Un portrait cynique et terriblement noir d'un tranche d'inhumanité à laquelle on ne souhaite pas appartenir. Et pourtant. Que ne ferions nous pas pour nos enfants ? Qui peut savoir, en fait.



Le dîner, Herman Koch
Belfond, juillet 2011, 330 pages


Les avis de Clara, Ys, Cuné.



14:33 Publié dans *Litterature Scandinave* | Lien permanent | Commentaires (15) | |  Facebook

11/08/2011

Un traitre à notre goût - John Le Carré

lecarrécouv.jpg« Elle est dans le sous-sol de Bloomsbury, elle, la compagne de Perry pour la vie soudain devenue son excédent de bagages, indésirable pour ce voyage. »

 

Soleil, argent, mafia russe, parties de tennis caniculaires, yachts et blanchiment d'argent. On y ajoute aussi un couple d'anglais bon ton, des agents secrets, Londres, Paris, une jeune fille de 16 ans belle et enceinte, un peu de sang et de représailles, du repentir et de la vengeance... Beaucoup de choses ? Trop ? Eh bien non car John Le Carré maîtrise de bout en bout ce roman à la fois tentaculaire dans son intrigue (en tous cas pour les néophytes du roman d'espionnage comme moi) et limpide dans ce qu'il raconte : corruption, lâchetés, veuleries, et surtout blanchiment d'argent : la noirceur du monde actuel s'étend et s'étale sur toutes les couches de pouvoir, qu'il soit officiel ou non.

 

Mais revenons un peu à l'intrigue, quand même. Deux jeunes anglais bon ton, donc, sont en voyage aux Antilles. Ils sont conviés par un richissime russe à une partie de tennis. Voilà pour la rencontre. Deux mondes qui s'ignoraient et notre jeune professeur de lettres et son avocate de compagne deviennent les confidents d'un mafieux russe, voire les récipiendaires d'une surprenante confession. Dima le russe veut vivre en Angleterre, il doit pour cela bénéficier de la protection des services secrets, et Perry et Gail seront ses messagers. De retour en Angleterre, les tourtereaux encore ébahis d'être mêlés à tout ça rencontrent des agents des services secrets très avides d'en apprendre un peu plus sur Dima.

 

Ce qui est impressionnant, avec ce traître à notre goût, c'est la maîtrise de la narration : une construction en « spirale », en quelque sorte : le roman commence par la rencontre entre Perry Gail et Dima, se poursuit par les interrogatoires entre Perry, Gail et Luke et Hector, ou Yvonne encore, les agents secrets des renseignements britanniques. Des flashs backs qui s'enchaînent avec brio, le tout parfaitement rythmé : on se laisse complètement prendre par le récit, on se perd parfois, un peu, on reprend le fil et on s'attache à Perry, ses doutes, ses hésitations, sa fascination pour Dima, tout comme on ne peut s'empêcher d'aimer Dima avec ses failles et – même – ses détestables défauts. Tous les personnages sont parfaitement croqués, les secondaires bénéficient tout autant de la même attention de l'auteur, tous deviennent indispensables et trouvent leur place dans le roman. Un vrai plaisir souligné par ce style limpide, décontracté et pourtant bien précis, souvent drôle au détour d'une phrase avec piquées là, l'air de rien, une petite pique, une petite perle qui nous font sourire.

 

Un vrai plaisir donc, auquel il faut parfois s'accrocher pour ne pas décrocher, justement à cause de la construction complexe ou tout simplement à cause du thème, mais qui mérite le détour et m'a furieusement donné envie de découvrir d'autres romans de Le Carré.

 

 

 

Un traître à notre goût, John Le Carré

Seuil, 373 pages, mai 2011