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28/05/2010

Nage libre – Nicola Keegan

« S’arracher à l’emprise terrestre revient à en apaiser la morsure »

 

 

C’est juste l’histoire d’une fille, Philomena, qui nageait comme un poisson.

 

keegan.jpgElle nageait comme un poisson, l’eau était son élément, son deuxième corps, son âme, son centre névralgique, son point d’ancrage. L’eau, c’est l’état de grâce, l’état du bonheur, c’est l’océan dans lequel s’immerge Philomena pour oublier le reste, la mort de sa sœur Bron, puis celle de son père, peu de temps après, comme s’il avait voulu noyer son chagrin dans l’immensité du ciel (il pilotait un avion, écrasé sans raison apparente).

 

L’eau, c’était oublier sa sœur Roxanne et sa toxicomanie, sa sœur Dot et sa bigoterie, sa mère à demi-folle de chagrin, de solitude, de désespoir.

 

L’eau, c’étaient les médailles d’or aux Jeux, les capacités physiques hors du commun, les records du monde pulvérisés, c’était les amies nageuses, les amies d’enfance, les petits amis. L’eau c’était la vie de Philomena, cette grande bringue poussée trop tôt, réglée trop tard, lâchée dans un monde qu’elle n’arrivait ni à comprendre ni à intégrer.

 

 

Que dire d’autre ? C’est juste l’histoire d’une fille à la fois simple (élevée dans le Kansas et les bondieuseries) et très complexe (comment se construire après les morts successives de sa sœur et son père, comment rester normale quand on vit pour en nageant cinq heures par jour, quand on voit le monde à travers le prisme flou de l’eau, l’eau, toujours de l’eau). Philomena est attachante, chiante, c’est une connasse de premier plan (« Chaque être humain traverse une phase critique lors de laquelle il se comporte en connard fini – à l’exception notable des connards à temps plein, les connards professionnels. Je suis devenue une connasse de première catégorie, ce que j’ignore encore tant la connerie émousse toute autocensure, toute empathie, toute faculté d’admettre que l’on se ment à soi-même. Je snobe des gens que je connais parfaitement, tourne le dos à des choses qui me sont pourtant essentielles, prétends jouir d’objets rares que je ne possède pas, fais mine d’avoir radicalement changé en restant exactement la même. »). Son parcours est exceptionnel et pourtant elle reste, quelque part, une fille de la campagne, qui contemple le monde, sa vie, son entourage avec beaucoup de lucidité.

J’ai aimé sa rage de vaincre, son obsession de la victoire, du record à battre, sa concentration, j’ai aimé sa soif d’apaisement, sa capacité à s’analyser et analyser les autres, sa capacité d’autodestruction et de reconstruction, sa façon d’être déboussolée, de se perdre, d’errer sur les chemins de sa vie, de toucher le fond pour essayer de remonter à la surface. (« Le passé c’est le passé, maman,  l’avenir c’est l’avenir, mais à l’intérieur, tout coexiste.».

 

Ce roman, je l’ai dévoré, ai eu du mal à le lâcher, ai annoté des dizaines de pages, souligné des passages que j’aurais voulu copier ici, avant de me rendre compte que Cuné les avait déjà notés (allez voir, ils sont tous superbes, j’adore le coup de la psychologie à l’envers, c’est imparable, je le fais souvent). J’ai tout aimé, le style limpide, la lucidité de Philomena, son histoire. J’ai aimé cette famille disloquée.

 

Cuné disait il y a du Pat Conroy dedans. Oui, on peut dire ça.

J’ai aussi pensé à Dirk Wittenborn et  « Le remède et le poison ».

 

Parce qu’au-delà de l’histoire d’une nageuse qui finira par tout ficher en l’air, il y a une histoire de famille et de souffrances partagées ou au contraire soigneusement dissimulées, il y a des larmes et de rires, des affections (entre sœurs, entre amies d’enfance) il y a le temps qui passe et qui jamais n’altère les sentiments, même si parfois il les tord, les distend ou les lamine. En fait, ils sont toujours là, tapis au fond de Philomena, attendant qu’elle apprenne enfin à vivre avec, à s’apaiser.

 

Excellent, tout simplement.

 

Nage libre, Nicola Keegan

Editions de l’Olivier, mai 2010, 425 pages

traduit (excellement) de l'anglais (Etats Unis) par Madeleine Nasalik

 

 

L’avis de Cuné, ô combien captivant, puisque je me suis précipitée en librairie après l’avoir lu,

Et celui de Cathulu, qui l'a relu deux fois tant elle a aimé :)

 

 

 

« Dot affronte en secret les traquenards psychologiques que son mari, qui restera pour nous un parfait inconnu, tend sur son chemin, affirmant qu’il incarne son unique bouée de sauvetage au milieu d’un océan démonté. Au monde elle présente un visage résolument rationnel et une coiffure impeccable mais, à la maison, sa personnalité flanche, chancelle. Quand il se montre gentil, elle s’évapore en pétillant comme des bulles dans une coupe en cristal ; quand il referme la porte d’une certaine façon, elle se liquéfie sur place et inonde le parquet, paralysée, invisible ; quand il la scrute, les traits indéchiffrables et avec un calme souverain, elle se fige en un bloc de glace opaque et seul un sourire peut la libérer, faire fondre son corps de soulagement. »

 

 

 

11/05/2010

La passerelle - Lorrie Moore

Tassie a vingt ans. Fille d’agriculteurs, elle quitte son Dellacrosse natal dans le Midwest, pour Troie, la grande ville où elle est inscrite à passrelle.jpgl’université. Pour financer ses études, elle est engagée comme baby-sitter par une famille qui va adopter une petite fille métisse.

 

Je résume à peine ce roman, tant l’histoire pourrait paraître simple, voire basique. L’intrigue, oui, est réduite à peau de chagrin : une jeune fille est employée par une famille pour garder cette petite fille, issue d’une mère porteuse. Les parents sont blancs, la petite fille métisse. Mais, à travers cette histoire, à travers Tassie, très « fille de la campagne venue à la ville, qui découvre la vie des autres étudiants », il y a une multitude de thèmes, de sujets, de références à la société américaine (pas celle de New York, pas celle de Californie, pas celle des guettos où la drogue et le sexe sont le quotidien des jeunes), que Lorrie Morre aborde et révèle avec un sens inné de la mise en exergue par effleurement, par allusions voilées, le tout en déroulant son récit tranquillement. Du travail d’orfèvre donc.

 

J'ai beaucoup aimé cette jeune  candide (mais pas gourde) qui découvre ce que le monde et les gens peuvent avoir de triste et de vain. Elle n’est pas naïve, Tassie, mais fine observatrice des âmes qui l’entourent. Elle regarde, écoute, absorbe. Ne juge pas. Constate.

 

A travers ses yeux, Lorrie Morre dresse le portrait de ces américains des classes moyennes (on n’est pas dans un roman sur la riche et blanche Amérique), qui adoptent un enfant. Tassie ne comprend pas leurs motivations, écoute ces jeunes femmes prêtes à donner leur bébé à naître (donner, et non pas vendre, donc, un cadeau « de prix » étant l’équivalent hypocrite que suggèrent les intermédiaires). Pourquoi ? Il y a des mères droguées oui, mais aussi des jeunes femmes un peu paumées, mères en devenir d’un enfant qu’elles n’ont pas voulu.

 

Heureusement (?) , des familles sont prêtes à tout pour arborer elles aussi le point culminant de la socialisation : l’enfant, qu’on affichera comme symbole d’une vie réussie. Et si l’enfant est noir, ou métisse, c’est encore mieux, on montre ainsi son ouverture d’esprit, sa tolérance, sa capacité à dépasser les clivages raciaux (« Pourrait-on s’arranger pour qu’elles jouent ensemble de nouveau ? Maddie n’a pas de camarade afro-américaine, et je pense que cela pourrait lui faire du bien »). Dans une Amérique prétendument ouverte, les préjugés restent bien présents.

 

Tassie est dotée d'un sens aïgu de l'observation, elle se place en position de recul face à la vie et aux autres pour mieux les écouter, avec ironie, lucidité mais aussi beaucoup d'emphatie. C'est une jeune fille qui parfois préfère subir, ne pas agir pour mieux se laisser flotter mais n'en reste pas moins (et finalement beaucoup plus) finement attentive au monde qui l'entoure. Derrière le rideau lisse du bonheur parfait, surjoué et interprété avec soin par ces adultes, elle découvre que se cachent les petits arrangements avec l’histoire passée. La patine, une fois écorchée, révèle les accidents et lâchetés qui sont soigneusement enfouis pour ne pas avoir à les affronter, les mensonges et omissions que l’on s’applique à refouler. Parentalité, souffrances dissimulées, racisme et préjugés ordinaires, et même jusqu’aux ravages de la guerre en Afghanistan vont contribuer à finaliser l’apprentissage de Tassie et la rendre adulte. Le bonheur est encombré de tristesses et de malheurs qu'il faut trimballer avec soi, tant bien que mal.

 

C’est un roman tout en subtilité, au ton lucide, et désabusé, parfois ironique et toujours sincère. Un roman d’observation réaliste et très finement ciselé.

 

 

Et, pour finir, parfois un personnage me fait immédiatement penser à quelqu’un. Et, de ce fait, je continue ma lecture avec l’image à la fois précise et floue de cette personne, qui donne son visage au personnage. Ici, Erzie a été ma Tassie. D’une façon tellement claire, tellement évidente ! Yep, ici, Tassie a pris le visage de Erzie. Et croyez moi, c'est un compliment :) 

La Passerelle, Lorrie Moore

Editions de l'Olivier, avril 2010, 368 pages

 

 

Les avis de Cathulu et Aifelle. Et un grand merci à Cuné pour le prêt ! 

09/05/2010

Le Fleuve secret – Kate Grenville

William Thornville est gabarier sur la Tamise. Nous sommes à la fin du 18ème siècle et William doit se battre pour gagner de quoi grenville.jpgfaire vivre sa jeune famille (Sal, sa femme et leurs deux enfants).  Will, ambitieux, raisonnable autant que malin, devient rapidement un gabarier fiable sur qui les marchands ou passants peuvent compter. Il faudra le décès de ses beaux-parents (et les frais médicaux et d'obsèques qui en découlent) pour faire fondre le rêve de Will et Sal, les pousser au vol, aux petits délits qui permettent de s'en sortir. Pris sur le fait, William purge une peine de prison et se voit condamné à mort. La seule alternative à la pendaison est l'exil dans une colonie pénitentiaire du Commonwealth : Sydney, Australie. Will et sa femme prennent le bateau pour s'installer en Nouvelles Galles du Sud. Chaleur, promesse d'une nouvelle vie (via l'émancipation des anciens bagnards possible au bout de quelques mois), la vie change du tout au tout pour Will et sa famille.

 

Emancipé au bout de quelques mois comme peuvent l’être les anciens forçats, Will part s'installer au bord du fleuve Hawkesbury. Il suffit à l'époque de se déclarer propriétaire et de commencer à planter pour devenir cultivateur de ses propres terres. Mais, sur cette terre vivent encore les indigènes.  Will apprendra à vivre auprès d'eux, en regardant de loin ces êtres primitifs, nus, qui semblent inoffensifs mais n'en restent pas moins menaçants.

 

 

Agréable surprise que le roman de Kate Grenville (qui a remporté le prix de Littérature du Commonwealth ainsi que de nombreux autres prix) !

 

Il débute en pleine Angleterre géorgienne et immerge le lecteur au sein des gabariers, des ruelles sombres qui bordent la Tamise et leurs logis insalubres. Le roman débute avec l'enfance de Will, le fatalisme des petites gens qui n'ont que peu d'espoir de survivre aux maladies ou n'ont pour tout moyen de subsister que les petits métiers, quand ils en ont. Puis nous suivons Will dans sa nouvelle vie et c’est une immersion dans ce second empire colonial du début du 19ème : possibilité de recommencer à zéro, effacement des dettes, foi en un avenir meilleur.

 

Tout au long de sa vie, Will sera confronté à des choix, à chaque carrefour de sa vie (voler pour survivre ou rester honnête, être banni ou pendu, rester pauvre à Sydney ou tout quitter pour s’installer loin de la ville et avoir une chance de bâtir quelque chose, accepter les indigènes ou les anéantir). Le roman géorgien devient le roman des nouveaux choix, des nouveaux chemins, des portes qui s'ouvrent pour enfin redevenir un homme respecté. Mais tout n'est pas facile quand on lit dans les yeux des colons que l'on est, et reste, pour eux, un ancien bagnard, même émancipé, même honnête.

 

Roman sur la colonisation britannique aussi, qui nous entraîne auprès des colons qui supportent – ou pas – les indigènes, certains apprenant à les connaître et les apprécier (et même à fonder une famille avec eux) ou au contraire auprès des colons remplis de haine et de colère. Will devra faire des choix (participer au massacre d'un village de noirs ou pas), partir ou rester, tenter coûte que coûte de reconstruire une nouvelle existence ou revenir en arrière, retourner dans ce pays qui l'a banni et rejeté.

 

Tout au long du roman, Will sera épaulé par sa femme, entouré de leurs enfants, d'autres colons (anciens bagnards ou jeunes militaires), cerné dans son nouveau domaine par des indigènes qu'il apprend peu à peu à connaître mais dont il se méfie... Le style est agréable, ne se perd jamais en longues descriptions mais ne reflète pas moins bien les émotions, les difficultés, les hésitations et les rêves qui hantent Will et sa famille.

 

 

Un très bon roman, qui se lit avec plaisir, et nous enchaîne à ce héros très attachant tout au long de sa vie, et servi par des caractères très bien dessinés, tout aussi bien troussés, qu’ils soient attachants ou pas.

 

 

 

Le fleuve secret, Kate Grenville,

Metailié, Avril 2010, 301 pages

29/04/2010

Green river – Tim Willocks

Sonatine réédite le roman de Tim Willock paru en 1995 sous le titre « L’odeur de la haine ». L’odeur de la haine ou Green river, willock.jpgquel titre préférer pour ce roman noir, sombre, violent, révoltant autant qu’hypnotisant ? Je ne sais.

 

Green river est un pénitencier de haute sécurité au Texas. Des hommes détenus pour meurtre, violence, vols, des hommes maintenus en captivité et « logés» selon leur couleur de peau : blancs d’un coté, noirs de l’autre, latinos de l’autre. Il vaut mieux éviter les mélanges quand la captivité décuple les tensions raciales, les porte à un paroxysme exacerbé qui manque à tout moment de s’enflammer. Et évidemment les raisons ne manquent pas entre trafic de drogues diverses, prostitution, luttes intestines pour le pouvoir, règlements de comptes, et surtout cette tension raciale, latente, omniprésente, poisseuse, qui régit la vie de Green River.

 

Ray Klein, médecin injustement détenu pour viol, voit sa demande de libération acceptée après plusieurs années de détention. Le jour même, alors qu’il va enfin pouvoir sortir et tenter de redécouvrir une vie « normale », une émeute éclate. Le chaos s’installe, un chaos infernal et meurtrier qui fait exploser une poudrière savamment entretenue par John Hobbes, le directeur psychotique du pénitencier. Révolte dont il est l’instigateur secret, il mettra d’ailleurs volontairement du temps à prévenir le gouverneur du Texas.

 

L’odeur de la haine imprègne chacune des pages du roman, une odeur omniprésente, une puanteur infernale et pourtant hypnotisante. Les personnages du roman sont d’une justesse psychologique ciselée à l’extrême et jamais caricaturale : Klein, le médecin écartelé entre envie de se terrer tranquillement dans sa cellule en attendant sa sortie et sa volonté de se porter au secours des blessés. A coté de lui, il y a Ruben Wilson, qui va prendre la tête des détenus noirs, Agry, le chef de gang blanc, avide de pouvoir et de vengeance contre les Noirs qui lui ont «volé » sa femme (Claude ou Claudine, détenu noir devenu son amant, son objet). Il y a également Hobbes, probablement le plus psychopathe de tous, le directeur dément dont le regard se vide de toute raison au fil des événements et laisse libre court à sa folie, il y  a Juliette Devlin, la psychiatre retenue en otage, tous sont saisissants, révoltants, effrayants ou attachants et toujours impeccablement dessinés (Tim Willock est psychiatre et ça se sent dans chacun de ses personnages).

 

Sans compter bien sûr Claude le détenu noir devenu Claudine pour son amant Agry, oscillant toujours entre féminité et masculinité, noirs et blancs, victime fragile et perdue. Sans doute le personnage le plus intéressant, le plus trouble et le plus touchant.

 

Il faut dire aussi que Green River est un roman dur, violent donc, dont le style est sec, cru (âmes sensibles et pudiques s’abstenir, nous ne sommes pas dans Prison Break qui a coté est un téléfilm de Disney) peut rebuter, c’est vrai. Et certains passages, parfois, me rebutaient, j’ai même à plusieurs reprises regretté que l’on soit toujours dans une logique violente et souvent sexuelle (qui, au bout d'un moment, fatigue un peu, d'autant que parfois le rythme ralentit (ou mon attention ?) mais, encore une fois, nous ne sommes pas dans un dessin animé : l’enfer chaotique qui enflamme le pénitencier et les âmes des détenus en les entraînant dans une folie meurtrière, vengeresse (ou salvatrice pour certains) sont dans l'ensemble hypnotiques.

 

 

Pas mal du tout, donc, mais âpre et difficile.

 

 

 

 

Green river, Tim Willocks, Sonatine, Mars 2010, 411 pages

(L’odeur de la haine, Pocket, 1997)

 

 

 

 

 

L’avis de Pimprenelle, et celui de Emeraude

 

14/04/2010

Rendez-vous chez Tiffany - James Patterson

A huit ans, Jane, comme beaucoup d’enfants, a un ami imaginaire. Il est grand comme un grand frère qu'on aimerait très fort, s’appelle Mickaël et l’accompagne partout. Avec patterson.jpgMickaël, Jane peut parler, discuter, échanger, se sentir exister alors que sa mère, Viviane Margaux, productrice réputée de Broadway, se préoccupe davantage de collectionner les maris, conserver sa taille de guêpe, éradiquer le moindre embryon de ride et surtout, surtout, se passionne pour les diamants (Viviane et Jane vont d’ailleurs tous les dimanches chez le célèbre bijoutier de la 5th avenue). Mais tout a une fin et la règle est stricte pour les amis imaginaires : le jour du neuvième anniversaire de l’enfant, ils doivent lui avouer la vérité et disparaître de leur vie. L’enfant ne se rappellera pas d’eux. C’est ainsi. Les amis imaginaires sont alors appelés vers une autre mission, auprès d’un autre enfant. Mickaël se glisse hors de la vie de Jane. Vingt-trois ans plus tard, alors que Jane est devenue auteur de théâtre, elle aperçoit Mickaël dans la rue. Mickaël qu’elle n’a jamais oublié…

 

 

C’est beau, non ?

 

Ça ne vous arrache pas une petite larmichette ?

 

Franchement, vous exagérez ! Allez, une toute petite !

 

Non ?

 

 

Bon.

 

De toute façon moi non plus.

 

 

Je n’aime pas les grosses ficelles et j’en ai eu pour mon compte avec Rendez-vous chez Tiffany (même le titre en est une…).

 

Tout y est : pour commencer,  l’enfant est timide et complexée (elle est rondouillette, sa mère ultra-mince), elles sont riches, vivent dans l’Upper East Side, sont amenées à côtoyer des acteurs étincelants et creux comme un diamant de 10 carats. Mais alors que Viviane adooore et entretient jalousement ce statut social, Jane, elle, se moque éperdument de l’argent, et continue à cacher, devenue adulte, des oreos au fond de son placard pour les jours de tristesse (ça commence à m’agacer, d’ailleurs, cette façon qu’ont certains auteurs de caser des clones de Bridget Jones partout, pensant sans doute que les lectrices s’identifieront et fondront pour le personnage). Jane en grandissant est devenue jolie certes, mais toujours rondelette, elle subit les réflexions de sa mère, cumule les historiettes d’amour sans succès, et ne rencontre que des spécimens très beaux mais uniquement intéressés par son argent…

 

Mickaël, de son coté, est donc un ami imaginaire. Mais comme c’est un job difficile (imaginez vous en train de devoir supporter les geignardises d’un gamin toute la journée, et ce pendant neuf ans… et vous verrez…moi à leur place, je les balancerai dans l’Hudson dès qu’ils savent parler et j’irai au ciné) il a droit à des vacances entre deux missions (ce ne sont pas des congés payés car les amis imaginaires n’ont qu’à claquer des doigts pour faire apparaître des liasses de billets (tout compte fait, je veux bien devenir amie imaginaire, tiens. J’adore écouter les enfants. Et il n'y a pas de sot métier et je pourrais même leur apprendre à nager pour le même prix)) (L'autre avantage en nature de la profession, c'est que l'on ne vieillit pas, donc le Mickaël que Jane connaissait à 8 ans est toujours le même trentenaire, c'est bath). Et c’est pendant ses vacances qu’il va retrouver Jane par hasard. Jane qui se souvient de lui alors qu’elle ne devrait pas…

 

 

Du sirupeux bien dégoulinant de bons sentiments, du glamour (5th avenue, Broadway, Jane se paiera même, un jour de cafard, une bague Tiffany à treize mille dollars sur un coup de tête (qui grève à peine son budget, hein) du quotidien (Jane lutte contre son embonpoint quand sa mère lutte contre les rides), une palanquée de situations les plus attendues les unes que les autres (qui sont appelées, dans la quatrième de couverture « rebondissements et sentiments »…), et le tout servi avec un style que je vous laisse apprécier :

 

« Mon cerveau me hurlait de ne pas le croire, alors même que mon cœur notait l’incroyable sincérité de ses mots »

 

« La bague était de toute beauté. D’une splendeur à me faire mal aux yeux. Au cœur aussi. »

 

« A la première cuillérée de ce délice, tous les vieux souvenirs se bousculèrent dans ma tête. Une expérience très proustienne, du genre A la recherche des plaisirs inavouables perdus. »

 

« Ce qu’il vit ensuite lui coupa le souffle. Sa main se plaqua sur sa bouche mais il ne put retenir une inspiration haletante. »

 

Le suspens, lui, ne coupe pas le souffle : il réside uniquement sur la conventionnelle question « Pourquoi Jane reconnaît-elle Mickaël ? Est-ce une autre mission imprévue ? Oh… nooonn… il va devoir l’accompagner jusqu’à sa mort prématurée ? (oh… zut… j’ai spoilé… sorry).

 

Oups, rassurez vous, tout est bien qui finit bien (oups, j'ai encore spoilé...). Bref, une énième sucrette à la sauce Musso tout à fait inutile.

 

 

Rendez-vous chez Tiffany, James Patterson

L’Archipel, avril 2010, 276 pages

 

06/04/2010

Divine justice - Christopher Buckley

Prenez un Président des Etats-Unis (Donald Vanderdamp) plus soucieux de réduire le déficit budgétaire que d’améliorer sa côte divinejustice.jpgde popularité. De toute façon, il n’a pas du tout l’intention d’accomplir un second mandat.

 

Prenez d’un autre coté une juge de téléréalité (Pepper Cartwright) star d’une émission populaire connue pour son franc parler (sa plastique, aussi) et ses manières plutôt rentre-dedans…

 

Supposez ensuite que l’un des juges de la Cour Suprême soit contraint de démissionner après s’être présenté à la Cour les oreilles recouvertes de papier alu.

 

Le juge en papillotes devant être remplacé, Donald Vanderdamp propose deux candidats qui sont aussitôt réduits en bouillie par Dexter Mitchell, sénateur ambitieux et surtout frustré d’avoir échoué par trois fois aux élections présidentielles. C’est alors que Donald Vanderdamp découvre l’existence de cette émission de téléréalité : elle lui plaît bien, cette Pepper Cartwright… Et ça ferait du bien aux autres juges de voir arriver parmi eux une candide aux méthodes de bulldozer, eux qui se ne parlent qu’à coup de notes de bas de page…

 

J’avoue qu’en recevant ce roman j’ai considéré avec méfiance sa couverture trop accrocheuse, la repoussant d’un air dédaigneux, le nez plissé, et j’ai rangé le livre du coté des "peut-être, le jour où le reste de mes livres périront sous les flammes ou seront embarqués par un cambrioleur lecteur"... Puis j’ai lu le billet de Cuné sur « Départs anticipés » et j’ai fait le lien (pas tout de suite, vous pensez bien !) et je me suis jetée dessus. Et bien m’en a pris car j’ai à plusieurs reprises risqué la tendinite des maxillaires…

 

Christopher Buckley fonce dans une histoire (évidemment hautement improbable) totalement loufoque et d’une irrévérence délicieuse. Avec d’un coté les conservateurs fous de rage de voir arriver au pouvoir une jeune femme non adoubée par ses pairs, munie pour principal bagage d’un solide bon sens et d’un pragmatisme à toute épreuve, de l’autre d’un président fou de bowling qui ne rêve que de faire son job pour pouvoir retourner dans son Ohio natal, il nous entraîne dans un roman délirant à souhait, excessif dans ses élucubrations mais totalement jouissif. Ajoutez un candidat aux élections présidentielles (Dexter Mitchell, récidiviste revanchard) fort de son interprétation du Président dans un feuilleton télévisé, une situation ubuesque qui renverrait celle du duel Bush/Gore au rang de jeu de cour d'école floridien et vous êtes bien partis pour ricanner et vous gausser à plus d'une reprise.

 

De la Cour Suprême au Sénat, des coulisses de la Maison Blanche aux plateaux de télé-réalité, Divine justice est un régal très politiquement incorrect.

 

C’est drôle, impertinent en diable, notre pauvre Président va devenir sacrément populaire pour avoir mis au pouvoir une femme du peuple, tellement populaire que le peuple veut absolument le réélire (à son grand désespoir), la juge Cartwight se vautrera en beauté avant de redevenir elle-même, les autres juges en perdront leur latin (sauf dans leurs joutes orales), bref, c’est moqueur en diable, fichtrement revigorant et satirique à souhait. Le système judiciaire américain, la télé-réalité, le pain de mie en tranche et les procès made in US (vous savez, ceux où un voleur peut attaquer le fabriquant de son arme car elle s’est enrayée pendant le hold-up, le privant de l’argent et l’envoyant en directement en prison sans passer par la case « caisse communautaire » : alors il attaque le fabriquant pour manque à gagner et préjudice moral) en prennent pour leur grade.

 

Que demande le peuple ?

 

Et bien même ça, ça pose problème, coté US. Christopher Buckley le raconte avec une verve et un humour délectables.

 

Et voici non pas un extrait mais la page « A propos de l’auteur », telle qu’elle apparaît en fin de livre :

 

 

« Christoher Buckley est l’auteur de treize ouvrages, dont Départs anticipés, Salles fumeurs, Les Petits Hommes verts, Á la recherche du temps perdu et L’Éneide de Virgile. Éditoraliste pour le magazine Forbes Life, il a reçu le prix Thurber de l’Humour américain, le prix d’Excellence littéraire Washington Irving. Il vit dans le train Acela entre Washington, DC, et New York. »

 

 

Si vous aimez cet humour (moi j’Adore), foncez y.

 

 

Divine Justice, Christopher Buckley

BakerStreet, mars 2010, 344 pages