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07/01/2011

L’attente du soir – Tatiana Arfel

arfel.jpgLe môme, Mademoiselle B, Giacomo.

 

Giacomo le dresseur de caniches qui parle et qui raconte la vie du cirque, la solitude, les soirées passées à faire rêver, à allumer quelques étincelles dans les yeux des spectateurs, étincelles de plaisir, jeux d’ombres et de lumières pour apporter un peu de joie dans les villes tristes qu’ils traversent, brinquebalant leur chapiteau branlant de vieux cirque fatigué. Giacomo dont les yeux ne sont que douceur.

 

Mademoiselle B, la femme grise, sans vie, sans amis. Mademoiselle b qui a grandi sans le regard de ses parents pourtant présents, mais qui ne la regardaient pas. Mademoiselle B devenue transparente aux yeux de tous y compris les siens. Mademoiselle B qui évolue dans un halo de brume, invisible et aveugle à la vie, aux autres, à elle-même.

 

Et le môme, enfant des rues, enfant du terrain vague où il a grandit, seul, avec un chien. L’enfant qui ne parle pas, l’enfant qui aboie parce que le seul regard qui l’ait aimé est celui d’un chien. Le môme qui peint inlassablement avec du sang, de la boue, des feuilles d’arbre, les tâches et les ombres qui obstruent sa mémoire. Qui est-il ? D’où vient-il ?

 

Que dire de l’attente du soir qui n’ait déjà été dit ? C’est un roman choral ou chacun prend la parole (sauf le môme, bien sûr, pour qui Giacomo parle et raconte, maintenant qu’il sait, ce qu’a été sa vie). Un roman dont chaque mot, chaque phrase, est recouvert de poésie, chaque page fait frissonner ou frémir.

 

Un conte étrange où la magie côtoie la solitude, où la lumière côtoie la nuit, où la joie côtoie la tristesse. Tour à tour, le lecteur écoute les récits, se fond dans l’histoire de ces trois êtres perdus et seuls (Giacomo, malgré les quelques artistes qui l’entourent, n’a pas réellement vécu, ni fondé un véritable foyer). Un conte étrange où des être fantomatiques vont peu à peu renaître et réapprendre à vivre. Apprendre à vivre, puisqu’ils ne savaient pas qu’ils étaient en vie. Même si l’intrigue elle-même se devine rapidement, même si le lecteur fera très rapidement le lien entre les personnages, même si tout reste au final très attendu, on se laisse malgré ça bercer par la poésie du style et la puissance évocatrice de la plume de Tatiana Arfel.

 

 

L’attente du soir, Tatiana Arfel

Ed José Conti, collection Merveilleux, octobre 2009, 325 pages

 

Les avis de Papillon, Cuné, Caro[line], Fashion, Dominique, Cathulu

 

06:05 Publié dans *Litterature Française* | Lien permanent | Commentaires (11) | |  Facebook

21/12/2010

La fortune de Sila – Fabrice Humbert

humbert.jpgUn restaurant. Un serveur, des couples, des familles, des amis attablés. Un milliardaire russe et sa femme, un mathématicien et son ami, un homme qui a fait fortune dans le crédit immobilier. Un enfant bouge trop et gêne le serveur, le serveur lui demande de se pousser, le père de l’enfant se lève et frappe le serveur.

 

Et rien ne se passe. Tous baissent le nez dans leur assiette, le serveur retourne en cuisine. Personne n’a bougé, personne ne s’est interposé. La vie continue.

 

Un prologue amer et parfaitement réussi pour le roman de Fabrice Humbert. Sec, nerveux, il plonge directement le lecteur en apnée et le capte sans ambages. Une scène d’ouverture qui va découler sur les personnages attablés ce jour là et leurs existences vouées à l’argent.

 

Mark Ruffle, l’homme qui a frappé, est l’archétype du profiteur roublard. Il a bâti sa fortune sur le crédit immobilier et vend des crédits aux plus faibles ; sa fortune repose sur l’exploitation des subprimes aux États-Unis. Lev est un milliardaire russe qui a profité de l’écartèlement de l’empire de Russie. Simon est une jeune et brillant mathématicien reconverti dans la finance anglaise. Autour d’eux, des femmes qui subissent et acceptent elles aussi les compromis faciles. Certaines partiront, d’autres pas.

 

Fabrice Humbert plonge le lecteur dans l’univers apparemment feutré de la finance, dans des milieux où l’argent se compte en milliards. Univers feutré en apparence, univers miroir d’un coté fastueux et de l’autre d’une violence larvée et souterraine. Ces personnages dont les routes se croiseront peu où à peine évoluent dans un monde où le pouvoir et la réussite se bâtissent sur un terreau fait d’intimidation et d’écrasement des faibles. Lev, Simon et Mark, dans une spirale infernale, oublient leurs idéaux et rêves de jeunesse pour devenir des monstres prêts à tout, la faim et la soif de pouvoir devenant toujours plus voraces. Certains se demanderont toujours s’ils ont fait les bons choix, certains hésiteront, d’autres agiront sans la moindre morale.

 

A coté d’eux, Sila, le serveur émigré du Sénégal, leur oppose la fraîcheur et l’innocence.

 

Entre pouvoir, corruptions, lâchetés et compromissions, Fabrice Humbert dessine un monde sans pitié où la corruption et la violence sont maîtresses. Ses personnages avancent avec avidité, s’interrogent, ou pas, sur leurs choix et leurs possibilités. 

 

Vendre son âme, posséder le pouvoir, accumuler sans cesse et toujours plus, mais pour quoi ? Un roman dont le style et le récit happent le lecteur et, même s’il tend à être trop professoral, à trop détailler, expliquer, donner au lecteur des clefs qu’il ne demande qu’à deviner par lui-même, s’il tombe parfois dans  l’excès d’analyse et de démonstration, n’en reste pas moins un bon roman et une découverte agréable.

 

 

 

 

La fortune de Sila – Fabrice Humbert

Le passage, août 2010, 317 pages

 

 

L’avis de Papillon : « Un roman brillant et extrêmement cruel ».

 

 

 

15/12/2010

Du plomb dans le cassetin - Jean-Bernard Maugiron

cassetin.jpgEn a-t-il, du plomb dans la cervelle, le narrateur de cette histoire ! Un brave homme qui travaille comme correcteur dans un journal régional. Le soir, il relit, corrige les articles écrits par les journalistes, là-haut, dans la salle de rédaction. Lui, comme ses collègues, est relégué au sous-sol, là où les rotatives tournent, là où la nuit s’échangent les blagues, les farces, et même parfois les confidences… C’est sa collègue qui lui a demandé de rédiger un article sur son métier. Alors il écrit. Et chaque chapitre, qui commence par la même phrase « Je travaille de nuit comme correcteur de presse dans un grand journal régional », sonne comme une ritournelle, une ode à ce métier qui petit à petit disparaît. Les machines remplacent peu à peu les hommes.

 

Un récit très court dans en forme d’hommage à l’un des derniers métiers traditionnels de la presse. A travers le récit du narrateur, qui s’obstine, se reprend, se répète, semble petit à petit perdre la tête, on découvre un vieux garçon (il vit avec sa mère, est passionné par les circuits de trains), un univers nocturne en voie de disparition, celui des salles de correction, leurs traditions, petites habitudes tissées au fil des nuits passées à travailler ensemble, les anecdotes qui se racontent en rigolant, leurs héros tristes et désabusés, personnages touchants autant qu’amusants.

 

En a-t-il, du plomb dans la cervelle, le narrateur de cette histoire ? Du plomb oui, du plomb qui peu à peu le ronge et lui fait perdre la tête. Le récit devient plus sombre, le personnage sombre lui dans la folie… Du plomb, oui. Dans la cervelle. Ca s’appelle le saturnisme.

 

Un roman qui m’a beaucoup touchée, autant par son style parfois gouailleur, direct et très maîtrisé que par une histoire-hommage teintée d’amertume et de tendresse envers toute une profession.

 

 

Du plomb dans le cassetin - Jean-Bernard Maugiron

Buchet-Chastel, septembre 2010, 107 pages

 

 

L’avis de Tamara.

 

Lu dans le cadre des Chroniques de la Rentrée Littéraire, ce roman faisait partie de la Sélection « Premier roman » .

 

 

08/12/2010

Enquête sur la disparition d’Emilie Brunet – Antoine Bello

bello.jpgÇa ressemble à un roman policier classique, un roman de bonne facture où tous les éléments de crime et de l’enquête sont donnés au lecteur qui pourra s’il le veut en tirer rapidement ses conclusions. Le lieu, une ville de province. Le crime : Emilie Brunet et son amant ont disparu depuis plusieurs jours. Les protagonistes  habituels : le mari, principal suspect, la maîtresse, la gouvernante, le meilleure amie…. Le policier : Achille Dunot, enquêteur à la retraite, grand lecteur expert dans l’œuvre d’Agatha Christie.

 

Ça pourrait, mais ce n’est pas tout à fait ça. C’est même fichtrement plus compliqué. Achille Dunot est enquêteur à la retraite, certes, mais il est frappé d’amnésie antérograde : il oublie tout des événements de la veille et doit relire chaque matin le carnet dans lequel il a consigné la veille tout ce qu’il a appris. Henri Gisquet, son supérieur, lui demande de l’aider à résoudre cette affaire qui parait simple : Claude Brunet, le mari d’Emilie, a été arrêté. Principal suspect, il a été passé à tabac par un jeune inspecteur persuadé de le faire ainsi avouer. Mais Claude Brunet, suite à cette bavure, est lui-même devenu amnésique : il n’a aucun souvenir de la journée qui a précédé la disparition de sa femme et de ce fait ne peut produire d’alibi. Pour corser le tout, Claude Brunet est un neurologue reconnu spécialiste des sciences cognitives : son amnésie est elle réelle ou simulée ? Entre ces deux là commence une partie d’échecs où Achille Dunot est tributaire de son cahier et des souvenirs qu’il y consigne.

 

Antoine Bello sème ici et là des indices, les efface, les balaie, les reprend. Tout au long du roman, truffé de références à Agatha Christie ou à d’autres énigmes policières littéraires (Dickens avec Le mystère d’Edwin Drood, Gaston Leroux) (puisque Dunot et Brunet comparent l'affaire qui les occupe aux principales enquêtes de Poirot et ne cessent de confronter leurs analyses réciproques de l'oeuvre d'Agatha Christie), il sème le trouble dans l’esprit du lecteur qui doit se contenter des souvenirs de Dunot. Mais ceux-ci sont-ils exacts, impartiaux ? N’a-t-il pas oublié un élément important ? A-t-il été manipulé par Brunet, considéré dès le début comme le coupable idéal : héritier, machiavélique, volage, l’homme qui prône la recherche du crime parfait semble être le suspect idéal. Mais rien n’est plus facile que de sauter sur des conclusions rapides. Hercule Poirot aurait brillamment élucidé l’affaire en y apportant des preuves éclatantes. Ariadne Olivier, elle, aurait laissé son intuition la guider au fur et à mesure de l’enquête et abouti au même résultat. Comme Ariadne Olivier, je me suis laissée porter par un indicible soupçon, une idée tenace et sous-jacente qui commençait à pointer insidieusement mais ne trouvait pas de prise réelle ou légitime, jusqu’aux dernières pages du roman.

 

A lire et à relire sans doute, pour tenter de trouver d’autres preuves irréfutables, pour peu qu’il y en ait. A revoir aussi « La corde », d’Alfred Hitchcok, et surtout les romans d’Agatha Christie où Hercule Poirot entre en scène. Jusqu’à, évidemment, Poirot quitte la scène.

 

  

Enquête sur la disparition d’Emilie Brunet – Antoine Bello

Gallimard, septembre 2010, 251 pages

 

 

Les avis de Cuné : "C'est un régal de plonger dans ce chaleureux hommage à Dame Agatha et au roman policier en général"

 

Celui de Fashion : « C'est un véritable jeu de piste que je me suis pour ma part régalée à suivre »

 

Celui de Voyelle et Consonne :  « Un exercice de style, donc, plein de prouesse et d'habilité »

 

Celui d’Emeraude : « Un roman à la fois drôle, intéressant, divertissant… »

 

Celui de Vincent Jolit sur Rhinoceros : « Un tel niveau de virtuosité permet à Antoine Bello de signer à nouveau un texte magistral. »

 

06/12/2010

L’homme que vous aimerez haïr – Joséphine Dedet

dedet.jpgIl  était outrancier, menteur, sadique, provocateur, précurseur, cruel, probablement visionnaire, certainement génial. Il est né juif en 1885, a émigré en Amérique en 1906, changé d’identité, troqué son Stroheim judaïque contre un Von Stroheim bien plus catholique. S’est inventé une lignée nobiliaire, une mère dame de compagnie à la cour de l'Empereur. A renié sa famille juive, son père modeste chapelier autrichien. A toujours élucidé les questions sur son parcours, largement édulcoré son expérience dans l’armée autrichienne, émigré en Amérique pour réinventer sa vie, toujours utilisé les femmes, a réussi à convaincre D.W. Griffith de l’embaucher, est devenu acteur, metteur en scène, a scandalisé, outré, offusqué, choqué.

 

Lui, c’est Erich Von Stroheim, donc, né Erich Oswald Stroheim à Vienne. Une personnalité hors normes dont Joséphine Dedet s’empare dans une fiction basée sur des faits réels (le tournage du Bourbier, en 1928, avec Gloria Swanson, alors queen_kelly.jpgmaîtresse de Joseph Kennedy. Le film est par ailleurs sorti sous le nom de Queen Kelly, Stroheim réalisateur en aura été évincé par la star, et s’en tiendra, avec l’apparition du cinéma parlant peu après sa ruine, à son métier d’acteur).

 

Le bourbier, donc, ou celui dans lequel s’empêtrent Von  (surnom donné au réalisateur), Gloria Swanson, productrice et actrice principale du film, et Jo Kennedy, amant de cette dernière. Il ne s’est pas lancé encore en politique, même s’il rêve pour son aîné, estroheim.gifJo Junior, d’un mandat présidentiel. L’avenir, s’il lui enlèvera son poulain dans un accident d’avion, lui donnera quand même ce dont il rêve trente ans plus tard).

 

Gloria, Von, Jo. Trois personnalités hors du commun réunies dans un roman qui plonge le lecteur dans l’ambiance étouffante qui règne sur le tournage. Von ne rêve que de provocation, Swanson d’un film à son unique gloire, Jo d’accroître encore et toujours sa fortune.

 

Trois personnages certes, et même un quatrième qui apparaîtra au milieu en la personne de Rose Kennedy, épouse largement cocufiée mais toujours maîtresse d’elle et de sa famille, probablement tout aussi tireuse de ficelles que son arriviste de mari.

 

Trois personnages dont Von, Erich von Stroheim, narrateur de cette fiction. Au fil de ses souvenirs, évoqués en alternance du récit du tournage, on découvre un homme provocateur au cynisme cinglant. Von reçoit des lettres anonymes qui menacent de révéler son imposture et son passé. Swanson reçoit elle aussi des lettres de son père, lettes anonymes qui menacent détruire l'image de la star. Si l’intrigue en elle-même n’est pas réellement passionnante et plutôt légère (qui écrit ces lettres anonymes ? La révélation finale sera d’ailleurs légèrement décevante), l’intérêt du roman tient au personnage passionnant de Stroheim, évidemment, personnage précurseur et manipulateur dont le lecteur suivra les pensées iniques et l'ironie mordante en avance sur leurs temps (avec peut-être un regret : les trois mariages de Stroheim sont à peine évoqués). Que ce soient Stroheim, Jo Kennedy ou Gloria Swanson ou même Rose Kennedy, tous se sont perdus dans leurs propres miroirs : la star de cinéma terrifiée par le temps qui passe et terrorisée à l'idée que son image soit ternie par des révélations ou une scène trop choquante pour l'Amérique puritaine, l'homme d'affaire obnubilé par la réussite et l'argent, la bourgeoise trompée qui tient avant tout à sauver les apparences, et surtout, surtout, le réalisateur décadent et mythomane, seul personnage, au final, aimable, malgrè ses provocations et le mépris qu'il porte à ses semblables. 

 

En ces temps où le cinéma parlant menace le muet, où la censure muselle toute velléité de provocation, ces trois personnalités explosives évoluent sur fond de puritanisme américain des années 30 et de déchéance à venir. Que ce soit la star (Swanson) face à ses concurrentes (Mary Pickford) qui voit dans un film un piédestal qui ne doit servir que sa propre gloire, un amant  insolent qui ne rêve que d’argent (Jo Kennedy) ou un réalisateur viscéralement haïssable certes, mais au final réellement fascinant (Stroheim), « L’homme que vous aimerez haïr » est une fiction réussie aux dialogues percutants et acérés.

 

 

 

« Assis devant ma glace, je me couvre le visage de poudre, comme pour le faire disparaître. Je m’efface derrière mon personnage. C’est lui, qui, tous les jours, a le dessus. Je souris de me voir ainsi fardé. J’ai toujours prétendu que je ne me maquillais jamais. Or tout le monde me voit le faire sans songer à m’objecter cet argument. J’affirme, et nul ne contredit. Ma logique l’emporte que le bon sens, mon mensonge sur la vérité des autres. Je les fais douter d’eux-mêmes et de leur raison. Je suis un génie de l’apparence. Je ne me serais pas contenté de créer mes scénarios, j’aurai inventé ma propre vie, tel l’oiseau moqueur des contes pour enfants. Et ce n’est pas un vilain corbeau qui me fera chuter de ce perchoir d’où je regarde le monde. Je chante ma chanson, libre à chacun de me croire. Et comme je chante juste, personne ne me prendra en défaut. »

 

 

 

L’homme que vous aimerez haïr, Joséphine Dedet

Belfond, novembre 2010, 260 pages

 

stroheim sunset blvd.jpg

 

 

 

Sunset Boulevard, tourné 22 ans plus tard, avec Gloria Swanson et Erich von Stroheim

30/11/2010

Nos étoiles ont filé – Anne-Marie Revol

revol.jpgPénélope et Paloma étaient des petites filles sagement endormies quand un incendie s’est déclaré dans la maison de leurs grands-parents pendant les vacances de leurs parents. Pénélope et Paloma sont mortes.

 

Pas facile, comme thème. Pas facile, comme roman. Enfin, au début. On a envie de dire bon ok encore un bouquin sur le deuil, ça va dégouliner de pathos, que chacun garde sa pudeur et ses larmes pour lui, pas besoin de jeter ça à la face du monde etc.

 

Et puis non. Cette douleur qui dévaste et détruit, Anne-Marie Revol ne la jette pas à la face du monde ou tout au moins de ses lecteurs. Ce deuil, elle le raconte en publiant ces lettres que, chaque jour, elle a écrites à ses deux petites filles pendant un an. Une lettre par jour ou presque. Des lettres pleines d’amour, de tristesse, de gaîté parfois, des lettres où transparaissent l’indicible douleur et l’impossibilité de s’en remettre. « On ne s’y habitue pas mais on vit avec ».

 

On vit avec, oui, et Anne-Marie Revol raconte, écrit, parle. Pénélope et Paloma deviennent ses confidentes, ses lectrices, témoins des jours qui s’écoulent sans elles. Elles ne sont plus là et pourtant elles sont omniprésentes. Elles sont là dans chaque objet, chaque anecdote, chaque souvenir qui remémore leur existence à leurs parents. Colère, refus, culpabilité, amour, peur, désespoir, lutte pour survivre, à travers ces lettres c’est la chronique d’une année de deuil et de mort intérieure qui est racontée avec une pudeur extrême, avec colère, avec désespoir, avec rage ou bien douceur. Parce que tous ces sentiments sont ceux que Anne-Marie Revol et son mari ont ressentis, des sentiments différents selon les jours, des sentiments qui les poussent à pleurer ou espérer. Des sentiments ainsi qu’un un amour infaillible qui soude le couple et lui permet de supporter l’atrocité, l’un soutenant l’autre à tout de rôle, de s’effondrer ensemble ou de faire face ensemble.

 

« Mes drogues douces », « Mes libellules », « Mes fraises des bois ». « Mes espoirs brisés », « Mes perles de pluie »… Pénélope et Paloma ne sont plus, Lancelot leur petit frère né un peu plus d’un an après leur mort ne les connaîtra pas, sauf à travers le récit et les souvenirs de ses parents et sa famille.

 

Ce livre à la fois triste et beau, douloureux et apaisé, est un hommage pudique, sincère, émouvant à deux petites étoiles filantes. Et bien que mes larmes en aient souvent inondé les pages, bien que plusieurs fois j’aie pensé à ces multiples doux surnoms que je donne aussi à ma fille et failli le refermer presque par superstition, j’en ressors avec un sourire attendri et l’image de deux petites filles que je n’ai pas connues mais qui, grâce à leur mère, existent un peu.

 

C’était le but de ce roman dont j’ai du mal à parler, mais oui, Pénélope et Paloma sont deux petites filles qui existent encore grâce à Anne-Marie Revol.

 

 

 

Nos étoiles ont filé, Anne-Marie Revol

Stock,octobre 2010, 394 pages