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21/02/2008

LE TROISIEME MENSONGE – AGOTA KRISTOF

773b33cc04682760371dda28cf4d7b08.jpgLe troisième mensonge est le dernier volet de la Trilogie des jumeaux écrite par Agota Kristof. Après Le grand cahier et La preuve, nous retrouvons Lucas et Klaus.

Dans les dernières pages de "La preuve", on ne savait plus qui est qui, on ne savait plus lequel des deux existe ou si seulement ces deux là existent. Là encore Agota Kristof sème autant de doutes que de questions, lève autant de voiles sur le passé pour en déposer de nouveaux et brouiller sans cesse les pistes.

Lucas a disparu, Klaus le recherche. Klaus qui est revenu dans son village après l’exil, après avoir fuit ce pays totalitaire foudroyé par la guerre et la bêtise des hommes.

Klaus revient sur son passé, les souvenirs ressurgissent et nous en apprenons plus sur ces deux frères arrachés l'un à l'autre, sur leurs existences qui n’ont été que déchirements, errances et blessures effroyables. L’un comblait l’absence de l’autre en le faisant vivre à ses cotés. Fantômes grimaçants, ombres inséparables, doubles fantasmés, Agota Kristof est terrifiante. Elle ne dit rien, elle suggère, elle laisse deviner.

Et petit à petit elle nous donne les clefs de cette gémellité déchirée, nous entraîne dans le sillon d’une enfance laminée par un cruel accident qui aura anéanti l’existence de Lucas et Klaus. Evénement fulgurant qui atomise leur enfance, leur famille, leur avenir.

On pourrait croire qu’enfin réunis, Lucas et Klaus vont pouvoir se reconstruire. Il n’en sera rien ; leurs retrouvailles seront glaçantes et indéfinissables, comme leurs destins ont pu l’être. Les plaies sont inguérissables, les cicatrices béantes.

Effroyablement pessimiste et tourmenté, ce roman écorché et cruel, dresse le portrait déchirant de deux êtres que la vie aura brisés, ravagés. Il se referme en tremblant et laisse un souvenir cuisant dans la mémoire. Le souvenir d'un moment de littérature fort, très fort.

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14/02/2008

LA PETITE FILLE DE MONSIEUR LINH – PHILIPPE CLAUDEL

bff01608b08381cde8d3a43dd868e3f8.jpgUn vieil homme serre dans ses bras sa petite fille de 6 semaines. Il a fuit son pays ravagé par la guerre, emmenant avec lui Sang Diû, le bébé, une valise et une poignée de sa terre natale. Ils sont les seuls rescapés d’une tuerie dans son village. Ils arrivent dans un pays civilisé, moderne, « sans odeurs », trop peuplé, trop glacial, trop bruyant. Monsieur Linh et sa petite fille sont hébergés dans un centre de réfugiés.

Il ne connaît pas ce pays, cette ville, cette langue, et va tous les jours dans un parc où il rencontre Monsieur Bark. Monsieur Bark est veuf et ne se console pas de la mort de sa femme.

Ces deux hommes, que rien ne destinait à se rencontrer, vont se lier d’amitié. Une amitié où chacun parle une langue que l’autre ne connaît pas, mais qui leur permet de partager leurs détresses, leurs solitudes, leurs désarrois. Ils ne se comprennent pas mais la musique des mots leur suffit pour savoir qu’ils se ressemblent.

Philippe Claudel est loin ici des « Âmes grises » et des tranchées de Verdun. Il est loin de la noirceur et de la beauté poisseuse de ses précédents personnages. On ne rit pas pour autant en lisant « La petite fille de Monsieur Linh », non. On ne rit pas, on ne peut qu’être touchés par la douceur, la douleur de Monsieur Linh. Cet homme qui supporte l’exil, le déracinement, l’arrachement à son pays, ses coutumes, sa famille anéantie dans le seul but de sauver sa petite fille et de lui éviter l’horreur de la guerre.

On ne peut qu’être touchés par cette amitié lui lie deux solitaires, par ces échanges qui n’en sont pas, mais où chacun reçoit les mots de l'autre avec bonheur, avidité, soulagement. Ils comblent leurs solitudes par leur seule présence. Au-delà des mots se dit l’indicible : le partage de leurs douleurs, le besoin de se rattacher à quelqu’un, d’être deux plutôt qu’un seul.

Philippe Claudel ne dit pas grand-chose, ou plutôt utilise un style très épuré, dépouillé. Mais en fait il en dit beaucoup plus ainsi. Parce que c’est poignant, ces détresses qui se rejoignent, se mélangent, s’apaisent mutuellement. Parce que c’est touchant, cet amour que porte Monsieur Linh à sa petite fille.

Oh, on aura peut-être compris rapidement ce qu’il faut comprendre, mais ça n’en est que plus touchant et nous en apprend beaucoup plus sur la folie due à l’exil, à l’arrachement, à la guerre et ses atrocités.

« Je connais votre pays, Monsieur Tao-laï, je le connais…Oui je le connais… Il y a longtemps j’y suis allé. Je n’osais pas vous le dire. On ne m’a pas demandé mon avis, vous savez. On m’a forcé à y aller. J’étais jeune. Je ne savais pas. C’était une guerre. Pas celle qu’il y a maintenant, une autre. Une des autres. A croire que sur votre pays s’acharnent toutes les guerres »… Monsieur Bark s’arrête un instant. Les larmes coulent sans cesse. « J’avais vingt ans. Qu’est ce qu’on sait à vingt ans ? Moi je ne savais rien. Je n’avais rien dans ma tête. Rien. J’étais encore un grand gosse, c’est tout. Un gosse. Et on a mis un fusil dans mes mains, alors que j’étais encore presque un enfant. J’ai vu votre pays, Monsieur Tao-Laï, oh oui, je l’ai vu, je m’en souviens comme si je l’avais quitté hier, tout est resté en moi, les parfums, les couleurs, les pluies, les forêts, les rires des enfants, leurs cris aussi. … Quand je suis arrivé j’ai vu tout cela, je me suis dit que le paradis devait y ressembler, même si le paradis, je n’y croyais déjà pas trop. Et nous, ce paradis, on nous a demandé d’y semer la mort, avec nos fusils, nos bombes, nos grenades…. »

«  Il marche sur un sentier difficile, se dit Monsieur Linh. Il écoute la voix du gros homme, cette voix qui lui est si familière même si elle dit des choses qu’il ne comprend jamais. La voix de son ami est profonde, enrouée. Elle paraît se frotter à des pierres et à des rochers énormes, comme les torrents qui dévalent la montagne, avant d’arriver dans la vallée, de se faire entendre, de rire, de gémir parfois, de parler fort. C’est une musique qui épouse tout de la vie, ses caresses comme ses âpretés. »

 

La petite fille de Monsieur Linh - Philippe Claudel - Le livre de poche, 184 pages.

 

Les avis de du Biblioblog, de Stéphanie, de Katell, de Fashion Victim, de Kalistina et de Karine.

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08/02/2008

LA PREUVE – AGOTA KRISTOF

e246576b03d98fe9e4fa8620ff05e5c8.jpgVoici le deuxième volet de la trilogie d’Agota Kristof, après « Le grand cahier ».

Lucas est resté seul dans le village après que son frère Claus ait réussi à passer la frontière. Lucas s’est claquemuré dans sa solitude. Il continue à vivre dans l’absence de son frère. Enfin… vivre est un grand mot. Survivre serait plus approprié. Encore que.

Végéter, voilà le mot. Lucas végète. Lucas n’est plus que l’ombre de lui-même. Jusqu’à ce qu’il recueille une jeune fille mère. Et qu’il s’attache à l’enfant.

Cette fois-ci, Agota Kristof nous fait suivre Lucas, toujours aussi seul, toujours aussi blindé. La noirceur est toujours aussi présente, mais sous une forme différente. Nous ne sommes plus dans le spectacle d’une effroyable humanité, mais plutôt dans la résignation, la douleur silencieuse, l’abdication devant la fatalité. D’autres personnages entrent en scène : Matthias, le petit garçon infirme, Yasmine sa mère incestueuse, Victor et sa sœur Sophie, Peter, Clara la veuve…

Des solitudes qui se rejoignent, s’éloignent, chacun enfermé dans sa propre douleur, ses propres renoncements, et qui sont incapables d’ouvrir leurs cœurs blindés, soigneusement barricadés.

L’écriture est toujours aussi concise, glaçante. Un minimum de mots qui assènent des coups violents. Ils sèment le doute aussi. Le doute sur l’existence d’un jumeau. Le doute sur la nécessité de vivre sans son double, ou la nécessité de le laisser vivre au contraire.

Ce deuxième volet est plein de désillusion, terriblement pessimiste. On ne sait plus où Agota Kristof veut nous mener, mais on la suit, totalement hypnotisés par l’histoire des ces jumeaux, de ce pays totalitaire et effrayant.

Le troisième volet, « Le troisième mensonge » ouvrira peut-être des portes plus optimistes ?

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07/02/2008

ON EST TOUJOURS TROP BON AVEC LES FEMMES – RAYMOND QUENEAU

b7ca2e23420880876e9451b4b16245d4.jpgMéfiez vous des femmes ! Encore plus si elles sont anglaises, et que vous êtes irlandais…

En 1916, sept rebelles indépendantistes irlandais prennent possession d’un bureau de poste à Dublin. Ils se débarrassent des occupants et tiennent tête aux soldats de sa Majesté Britannique. Ils mourront en héros s’il le faut.

Mais il n’avaient pas prévu une chose : c’est qu’une jeune fille, Gertie, est enfermée dans les lavatories… Ils mourront en héros, oui, mais il n’est pas question que la réputation de l’IRA soit entachée par des mauvais traitements infligés à une jeune fille. Ils n’iront pas brûler en enfer, ces fervents catholiques ! Mais c’est sans compter sur Gertie, qui a plus d’un tour dans son sac…

Ah mes amis ! Quel délice que ce petit roman ! Raymond Queneau manie les mots et les histoires d’une façon totalement hilarante. Jeux de mots, jeux de mains jeux de vilains, il nous entraîne dans une aventure savoureuse et délicieusement loufoque…

C’est bourré d’humour, on s’amuse à tous les étages, il y a de la provocation, de l’excitation, du décalage.  Sachant que Queneau a publié son roman sous le pseudonyme de Sally Mara, traduit par Michèle Presle…. précipitez vous sur le roman et sur les notes de traducteur !

Le tout est coquin, malin, suave et décalé. Raymond Queneau nous embarque dans une épopée hilarante, on ne sait plus qui est à plaindre et qui est à craindre. Ils sont dépassés, ces braves héros, elle se surpasse, cette pauvre otage, mais, une chose est sûre, c’est qu’on est toujours trop bon avec les femmes !

« Camarades et amis chers, ça ne peut pas continuer. Je parle pas des Britanniques, c’est clair, ils vont nous avoir, c’est foutu, faut pas se le déguiser, n’empêche qu’on va les emmerder drôlement, qu’on va faire des héros, des sacrés héros, pour ce qui est d’être des héros, ça c’est sûr qu’on fera des héros, mais alors ce qui gaze pas du tout, c’et cette fille, quelle idée qu’elle a eu de se planquer dans le lavatories quand la bagarre s’est déclenchée, plus moyen de se dépêtrer d’elle, ce qu’elle veut, on ne sait pas, mais je trouve clair et net qu’elle a son idée, que dis-je « son idée » ? Ptêt’ même des idées, plusieurs. Non. Non. Non. Avec cette drôlesse parmi nous, faut prendre une décision, une décision bien claire et bien nette, sacré Bordel de Dieu, et puis c’et pas seulement ça, mais faut s’expliquer à son sujet, fut se dire des vérités à son sujet. Voilà ce que je pense : moi je suis le chef et j’ai pris une décision : d’abord de prendre une décision, tout comme u chef que je suis, et puis ensuite ou plutôt tout d’abord, de se dire la vérité pour ce qui est quant à ce qui concerne cette personne du sexe féminin que je viens de boucler dans ce petit bureau. »

On est toujours trop bon avec les femmes - Raymond Queneau - Folio - 221 p.

Lettre Q du Challenge ABC 2008.

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31/01/2008

LE GRAND CAHIER – AGOTA KRISTOF

dd8f6e2ab5c21e86385dc8aa853f63c9.jpgDeux enfants. Deux garçons. Deux jumeaux.

Ils sont confiés par leur mère pendant la guerre à leur grand-mère, qui ne sait ni lire ni écrire. Elle ne les aime pas, elle a empoisonné son mari.

Lucas et Claus vont entreprendre eux-mêmes leur éducation, en consignant dans un grand cahier tous leurs apprentissages.

Encore un roman dont il est difficile de parler!

Le style est d’une concision, d’une précision redoutable. Point d’édulcoration, Agota Kristof va droit au but, elle se met dans la peau des enfants et propose un style dépouillé, à la fois innocent et mature, dénué de toute considération ou réflexion polluantes. Des faits, rien que des faits.

Lucas et Claus comprennent très vite qu’ils doivent s’endurcir s’ils veulent survivre à la guerre, aux privations, aux brimades, à la séparation d'avec leur mère : ils entreprennent des « exercices d’endurcissement de l’esprit  et du corps » : privations volontaires, entraînement à la résistance morale et physique, ces deux là deviennent insensibles, marmoréens. Deux robots impitoyables entraînés à la survie. Deux corps, un esprit. Pour l'âme on repassera.

C’est difficile. Souvent intolérable. Ces deux là ne sont plus des enfants, mais une seule machine qui ne pense qu’en termes de survie, de blindage. Peu importe les horreurs (et croyez moi, des horreurs, il y en a, dans ce livre), les garçons avancent. L’insoutenable devient banal, anecdotique. Les garçons s’accommodent de tout ; toute leur sensibilité et leur innocence ont été consciencieusement, méticuleusement anéanties, piétinées, balayées. Par eux-même.

Plus on avance et plus on s’enfonce dans cette absence de morale qui n’est qu’un rempart soigneusement édifié contre la souffrance. Plus on avance et plus on reste à la fois consterné, fasciné, terrassé, par ces deux monstres d'insensibilité tellement touchants.

Le grand cahier est le premier tome d’une trilogie, la Trilogie des jumeaux. Agota Kristof écrit en des termes précis, tranchants, qui laissent un sentiment gênant, impressionant, frissonant. J'ai beaucoup aimé, j'avoue, cet exercice.

Je n’ai pas encore lu les deux tomes suivants : La Preuve et Le troisième mensonge, mais je vais sans aucun doute m’y atteler très rapidement.

L'avis de La lettrine sur la trilogie.

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29/01/2008

ET MON CŒUR TRANSPARENT – VERONIQUE OVALDE

0f3637194cfc1b0064ef899073346ea6.jpgIrina, la femme de Lancelot est morte. Sa voiture a percuté la rambarde d’un fleuve ; Irina est morte noyée.

 

Le problème c’est qu’Irina était sensée être dans un avion.

Le problème c’est qu’Irina semble ne pas avoir été ce qu’elle prétendait être.

Le problème c’est que la voiture qu’elle conduisait n’était pas la sienne.

Le problème c’est que les objets disparaissent. Les maisons aussi.

Le problème, c’est que Lancelot n’y comprend rien.

 

Alors il farfouille, cherche, remue, et se lance à la poursuite du passé de sa femme.

 

Çà vous est déjà arrivé d'avoir l'impression d'être une petite fourmi, une sorte de minuscule parasite qui s’est subrepticement glissé dans la tête de quelqu’un, a furtivement cheminé jusqu’à son cerveau, chuuut, pas de bruit, vous vous posez doucement, précautionneusement juste à coté de la cellule « pensée » de l’individu et, là, vous observez, vous écoutez et assistez en spectateur invisible au cirque de ses pensées, aux allers-retours incongrus de ses idées, aux oui aux non aux je-sais-pas aux pourquoi-pas ?

 

Avec Véronique Ovaldé vous êtes cette petite fourmi-parasite. C’est parfois très compliqué, ce déroulé de pensées qu’elle tricote et détricote inlassablement, on y perd son latin. Mais on se prend d’empathie pour ce héros désabusé abusé par sa propre femme, pauvre Lancelot dindon de la farce qu’on aime bien parce, terré au fond de sa petite tête, on voit bien qu’il est largué, le pauvre, qu’il n’y comprend rien.

 

C’est vrai que nous aussi, parfois on a du mal à comprendre, que nous aussi on est largué au milieu de ces phrases longues, empêtrés dans la sinuosité des pensées de Lancelot, il pense à ça on suit et hop il fait une embardée pense à autre chose on ne suit plus on perd le fil ah ça y est on le retrouve. Mieux vaut avoir du souffle pour suivre sans risque d’asphyxie les kilomètres de phrases ou de dialogues sans tiret  sans virgule sans point.

 

Mais au final, cette juxtaposition de pensées, ces dialogues à la fois mitraillés et placides, lâchés comme ça, tiens c’est un échange, cette histoire un peu ubuesque se laissent lire sans déplaisir. Sans extase non plus, mais avec une vraie curiosité, pas mal de gaieté parce que c’est parfois très drôle, et l’exercice finalement mérite qu’on s’y arrête.

 

Les avis de Cuné qui me l'a envoyé après l'avoir reçu de Clarabel.

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