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07/07/2010

Portrait d’un mari avec les cendres de sa femme – Pan Bouyoucas

cendres.jpgVous feriez quoi, vous, avec les cendres d’un être cher ? S’il a bien précisé ses désirs, la chose est simple, on suit ses dernières volontés et basta, en quelque sorte. Mais si la personne disparue a juste dit qu’elle voulait que ses cendres soient dispersées à l’endroit "où elle a été le plus heureuse », il vaut mieux connaître l’endroit en question.

C’est ce qui se passe avec le docteur Alexandre Marras : sa femme, la comédienne Alma Joncars, expire dans un soupir d’orgasme. Jolie façon de mourir, me direz vous. Jolie façon donc, mais Alma, soit par facétie, soit par sarcasme, a laissé à son cher époux le soin de choisir l’endroit. Lui qui voudrait simplement enterrer l’urne dans son jardin, puisque Alma aimait passionnément ce jardin, se heurte aux revendications de son entourage, sa famille, les amis d’Alma, sa propre fille, tous sachant évidemment mieux que lui où Alma a été la plus heureuse. Des anciens théatreux qui voient là l’occasion d’attirer les foules (vous imaginez, un théâtre recueillant les cendres d’une ancienne comédienne, ça attire les foules, donc les spectateurs), des illuminés d’une secte qui voudraient en profiter pour attirer les fidèles, des anciens amants (? le docteur n'en n'est pas sûr)… ce pauvre docteur Marras part en quête du passé de sa femme, qu’il connaissait bien mal, se rend-il compte, en tous cas bien moins que toutes ces personnes soit-disant bien intentionnées.

C’est charmant, parfois touchant, on suit le parcours d’un homme à la fois faible et obstiné, résolu à rendre un dernier hommage à sa femme, on sait dès le début que sa quête sera vaine, l’auteur le précise régulièrement (était-ce bien nécessaire ? j’aurais peut-être préféré le découvrir petit à petit) ; on voyage du Canada à Paris en passant par la Grèce, on compatit, le pauvre hère saura-t-il prendre enfin une décision et trancher ? Et cette quête l’éloigne petit à petit de sa propre fille, qui n’arrive pas à faire son deuil et le plonge dans le doute. Qui était réellement Alma ? Une diva qui l'utilisait ? Une femme adultère ? Ou bien simplement celle qu'il connaissait ? Le deuil est l'occasion pour lui de réfléchir enfin à son couple et surtout de découvrir qu'être marié pendant vingt-quatre ans ne veut pas forcément dire connaître l'autre sur le bout des doigts.

Au final un roman très court qui se lit sans déplaisir, avec un sourire indulgent parce l’histoire est charmante, touchante, souvent dotée d’un humour à froid que j’apprécie énormément, pas forcément extraordinaire, mais sympathique.

 

 Portrait d’un mari avec les cendres de sa femme – Pan Bouyoucas

Les allusifs, Mais 2010, 129 pages

 

L’avis de Lily

 

02/06/2009

DU BON USAGE DES ETOILES – DOMINIQUE FORTIER

Mai 1845, John Franklin, officier de la marine britannique et explorateur, part avec 128 hommes à la découverte du passage du fortier.jpgNord Ouest, qui relie les océans Atlantique et Pacifique. Les deux navires, le Terror et l’Erebus, ne reviendront jamais.

 

Basé sur un fait historique réel, le roman de Dominique Fortier alterne les narrations de John Crozier, capitaine du Terror, de matelots, et l’histoire de Lady Jane, l’épouse de Sir John Franklin. Passé un léger embarras face à ces récits imbriqués et disparates (passages du journal de Crozier, pièce de théâtre imaginée par les matelots pour combler l’ennui, menu de Noël, partition musicale….), on se laisse prendre à l’histoire qui nous promène dans les univers des navires bloqués par la banquise, du désarroi des marins et de leur panique montante et d’autre part, dans l’univers victorien de Lady Jane et de sa nièce Sophia.

 

Si j’aurais préféré que l’histoire des navires soit plus étoffée, que l’on suive davantage ces marins dans leur quotidien, dans leur découverte de la banquise et de ses dangers, dans leurs premiers rapports avec les esquimaux, dans leur prise de conscience de l'échec de l'expédition, le tout est quand même assez plaisant et se lit très vite. L’ambition d’un explorateur décidé à se couvrir de gloire à son retour, les mauvaises décisions, la vie dans la bonne société victorienne avec des codes étriqués, le tout est imbriqué, manque peut-être un peu de profondeur, mais reste agréable.

 

Il me reste à lire Terror de Dan Simmons, dont beaucoup s’accordent à penser qu’il est un roman essentiel sur cette expédition.

 

 

 

Du bon usage des étoiles, Dominique Fortier

Editions Alto,, novembre 2008, 345 pages

 

 

Ce roman est en lice pour le prix Biblioblog 2009.

biblioblog.jpg

 

 

 

Je remercie Virginie pour le prêt !

 

Les avis (partagés) de Catherine, Cuné, Fashion, Ys et Louis.

25/11/2008

LA BALLADE DE BABY – HEATHER O’NEILL

Baby avait 1 an quand sa mère est morte. Sa mère en avait 16. baby.jpg

 

Baby va vivre, donc, élevée par Jules, son père. Elevée entre deux shoots, deux pintes, deux squats ou appartements pourris. Parce que Jules n’était pas prêt à être père. Lui aussi avait 15 ans quand Baby est née. Lui aussi n’était qu’un enfant quand il s’est retrouvé seul avec Baby. Alors, de déprime en galère, leur vie sera à l’image du cœur de Jules : cabossé, paumé, fatigué, violent parfois parce que désespéré. Baby dans tout ça devra se frayer un chemin, essayer de vivre ou plutôt de survivre. Mais quand on vit dans un squat, quand son papa se shoote avec le peu d’argent qu’ils ont, quand on vit à la dérive, on finit forcément par tomber aussi à la dérive.

 

Il y a, dans ce premier roman de Heather o ‘Neill, de la souffrance, de la noirceur, il y a du glauque et du cru, certes. Mais Heather O’Neill réussit à éviter l’écueil d’une écriture poisseuse, d’un trop grand pathos ou de paragraphes sirupeux sur les bas fonds d’une vie. Au contraire, j’ai trouvé l’écriture d’une grande justesse : le ton est à la fois simple et touchant. Baby est une enfant qui, sans le savoir, se protège en restant toujours lucide quant à la vie qu’elle mène. Elle sombrera, oui, elle aussi : une enfance sans autres repères que ceux fournis par un père junky et des foyers éducatifs, drogue, prostitution, déchéance. Mais jamais, jamais, Baby ne lâchera sa capacité d’analyse, sa lucidité.

 

Les scènes de drogue, ou de prostitution, sont dures, oui, mais nous sentons presque Baby sortir de son corps. Laisser son corps subir pendant que son esprit s’évade. Pour ne pas souffrir ? Pour ne pas être contaminé ? Pour continuer à penser en se désolidarisant du corps ? Parce que son âme d’enfant résiste silencieusement ?

 

Heather O’Neill nous entraîne dans le sillage de Baby, nous oscillons entre noirceur et candeur, entre puanteur et amour. Le fil est ténu mais l’écriture respecte un équilibre fragile et toujours impeccable. Un très bon premier roman, donc. Vraiment.

 

 

La ballade de Baby, Heather O’Neill, Editions 10/18, 2008, 377 pages

 

 

L’avis d’Emeraude.

 

Lu dans le cadre du Prix des Lectrices ELLE 2009.

Les autres jurés : Annie

11/06/2008

SANS PERSONNE – BARBARA GOWDY

gowdy.jpgCélia a neuf ans. C’est une très, très jolie gamine, qui vit seule avec sa mère et l’aide, le vendredi soir, en chantant avec elle dans un cabaret plutôt minable. Question fric, c’est pas la joie. Mais la mère et la fille ont développé une relation intense, fusionnelle, et leur vie leur convient. Le père n’existe pas, ou alors dans la tête de Rachel, qui rêve de cet architecte new yorkais, avec qui sa mère a eu une aventure, il y a longtemps.

Ron, lui, répare des aspirateurs. C’est une solitaire, un bon gars, d’après ses voisins. Certes, il n’est pas très loquace, pas très social, mais on pourrait dire de lui que c’est un gars sans histoire. Ce qui est vrai : des histoires, il n’en a pas. C’est juste que Ron, parfois, il se poste à la sortie des écoles et observe les petites filles. Oh, il ne leur ferait jamais de mal, Ron, il n’est pas comme ça ! Il les regarde, se repaît du spectacle de leurs jolies gambettes, imagine les effluves de leurs chevelures, respire des caresses imaginaires, ferme les yeux, rêve à des… NON ! A chaque fois il se ressaisit : non il n’est pas comme ça, non, non, et non. Jamais il ne ferait de mal à une mouche, Ron, jamais…

Mais, un jour, il va croiser la jolie Rachel. Rachel la belle, Rachel l’exceptionnelle, Rachel qui va hanter ses jours et ses nuits. Rachel pour qui il emménage une chambre, dans son sous-sol. Rachel, qui pourrait devenir sa fille. Après tout, un père a bien le droit d’aimer sa fille….alors Ron profite d’une vulgaire panne d’électricité et enlève Rachel, sans réfléchir, sans penser aux conséquences, il plonge...

Barbara Gowdy nous entraîne dans un roman à la fois touchant et haletant. Stressés, on l’est, à chaque page, en priant pour que Célia retrouve sa fille, en priant pour que Ron ne finisse pas par franchir la limite, les limites. Tout est supposé, tout est effleuré, mais on pourrait presque sentir la montée du désir que Ron lui-même refuse. C’est à la fois écoeurant, révoltant, et… touchant. Oui, touchant. Parce Ron n’est pas un pédophile. Du moins pas encore. Barbara Gowdy nous fait pénétrer un univers où le satyre n’est pas encore né. Il combat le désir, le laisse l’envahir, le repousse. Il est partagé entre raison, amour (Amour), tristesse, abattement. Sa complice, Nancy, est une femme stérile. Elle, elle rêve d’être enfin maman. Cette enfant, elle deviendra sa mère. Parce que l’autre, elle ferait mieux de s’occuper de sa fille, au lieu de la faire chanter dans des cabarets ! C’est juste qu’elle s’étonne quand Ron met de l’eau de Cologne et se fait beau quand il descend dans la cave…

Pas de circonvolutions inutiles, pas de pathos. Barbara Gowdy réussit à nous entraîner dans cette histoire triste, où les personnages transportent leurs fêlures, leurs espoirs, combattent leurs démons, imaginent une vie meilleure. N’allez pas imaginer qu’on espère que Ron va s’en sortir, non ! Disons que l’on comprend comment tout peut basculer. Comment un fantasme peut devenir une obsession qui vous martèle la tête. Tout le long du roman, on frissonne, on frémit, à l’idée que l’irréparable peut arriver à tout moment, on a envie de hurler quand Rachel finit par apprécier ses ravisseurs.. Ce n’est qu’une enfant, qui croit qu’ils l’ont sauvée de griffes de marchands d’esclaves.

Un roman plein d’empathie, voilà. Un roman qui ouvre une porte, celle de la compréhension, celle qui nous montre comment une vie peut basculer, se fracasser en fracassant celle des autres. Comment un simple fantasme peut se transformer, comment un homme pourrait franchir la limite, un jour, et passer de l’autre coté.

Un roman qui nous montre aussi l’innocence des enfants, leur candeur, leur confiance. Leur confiance, qui les mène à se fier à des gentilles paroles, à ne plus avoir peur, au fil des jours, pour s’en remettre à leur ravissseurs.

 

Brrr, ça fait froid dans le dos, mais c’est un thriller, alors le suspens est là : ira-t-il jusqu’au bout ? A votre avis, je vous en parlerais comme ça, s’il y allait ? Si au fond, il ne se comportait pas comme il est dans la vie : un bon gars ? Mais c'est quoi, être un bon gars ?

L’avis de Cuné.

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29/04/2008

NE TE RETOURNE PAS – JAMES W. NICHOL

1719530149.jpgWalker Devereaux a dix-neuf ans quand il décide de retrouver ses parents biologiques. D’eux, il ne se rappelle rien, à peine une silhouette, celle de sa mère qui l’a abandonné. Elle l’a déposé en plein jour au bord d'une route, lui a demandé de serrer très très fort le fil de fer de la barrière, l'a supplié de ne pas se retourner, surtout ne pas se retourner. Et elle est partie. Il avait trois ans. Malgré les recherches, on n'a pas pu retrouver la trace de cette femme. Et personne n'a réclamé un petit garçon. Personne.

Dès qu’il a l’âge légal, il demande donc son dossier aux services sociaux et quitte sa famille adoptive sur les traces de sa mère. Il n’y a rien dans son dossier. Juste la photo de deux fillettes et une vague lettre, qui donnent peu d’explications, peu d’indices.

Walker arrive à Toronto et rencontre Krista, une jeune handicapée qui l’aidera dans ses recherches, malgré les embûches, malgré le cambriolage où la lettre et la photo disparaissent, malgré cet homme qui semble les suivre et tout faire pour que leurs recherches n’aboutissent pas.

Ce roman policier est adapté d’une pièce radiophonique écrite par James W. Nichol. Nous allons y suivre, en parallèle, les recherches de Walker et la vie de Bobby, un garçon perturbé, violent, inquiétant. Un garçon écrasé par son père, dont la toute puissance broie sans le savoir la volonté et la raison de son enfant.

Tandis que l'on accompagne les tâtonnements de Walker et Krista, on suit avec répulsion l'évolution de Bobby qui, à force de faire taire cette violence sourde qui est en lui, à force d'étouffer ses désirs, devient de plus en plus renfermé et laisse ses démons l’envahir, jusqu’à ce qu’il finisse par passer à l’acte.

On s’interroge sur ces deux personnages, on cherche le point commun, le moment où leurs existences se croiseront.

Petit à petit, les pièces du puzzle s’assemblent et l’on découvrira comment la folie d’un garçon a conduit au pire.

La construction en parallèle de ces deux parcours laisse beaucoup de questions s’installer dans l’esprit du lecteur. Je regrette néanmoins que certains éléments soient éclaircis trop rapidement.

J’aurais sans doute préféré que James W. Nichol prenne plus de temps pour laisser la vérité germer. Son jeune héros Walker a finalement beaucoup de chance dans son malheur et trouve un peu trop vite à mon goût la trace de sa mère. Un peu plus de lenteur, un peu plus de doutes savamment distillés, une angoisse mieux entretenue m'auraient certainement davantage tenue en haleine.

C'est le personnage de Bobby que j’ai préféré. La lente érosion de son raisonnement, la montée de folie, la succession d’événements qui le pousseront à refuser d’être ce qu’il est et devenir par là même un monstre écoeurant, rongé de frustrations. Les pulsions violemment contenues, la rage de se savoir différent, qui laissent peu à peu le pas à la mégalomanie, à la folie, à l'abstraction de tout sens commun.

Le personnage de Krista, la jeune handicapée qui aide Walker malgré sa hanche brisée, est aussi intéressant, quoique traité de façon trop fleur bleue. Elle et Walker sont fades à coté de Bobby. Comme quoi la gentillesse ne paie plus !

Bon, même si l’intrigue aurait supporté un peu plus de complications, aurait dû être traitée moins superficiellement, plus perversement, ça reste un polar, disons, divertissant, à lire avec curiosité à défaut d’enthousiasme débordant. Et oublier rapidement.

Dommage, il y avait de quoi faire un bon truc, quand même.

Lettre N du challenge ABC.

21/03/2008

CHRYSALIDE – AUDE

54514105.jpgCatherine a 14 ans. C’est une adolescente normale. Famille normale. Scolarité normale. Rien à signaler. Coulée dans le moule, figée dans la norme que ses parents, amis, voisins attendent, cultivent, entretiennent savamment.

C’est chic, d’être une ado normale, non ? On se contente de suivre le modèle social consciencieusement établi, on s’invente des petits soucis et des grands espoirs, on laisse filer le temps et on grandit en étouffant cette petite voix qui nous dit, tout bas, quand on est seul, que non, ça ne va pas si bien que ça. Cette petite voix qui nous dérange, insidieuse et sournoise, qui apparaît et disparaît, pour mieux revenir au moment où l'on s’y attend le moins.

La petite voix de Catherine revient brutalement, le jour de ses 14 ans. Elle est la seule à l’entendre, mais la petite voix est assourdissante, elle lui brise les tympans. Alors Catherine fonce dans la salle de bains et avale tout ce qui lui tombe sous la main. « Je suis allée m’enfermer dans la salle de bains du haut et, sans réfléchir une seconde, j’ai ingurgité pêle-mêle tout ce que j’ai trouvé, des médicaments aux produits ménagers sur lesquels il y a avait une tête de mort. Sans aucune préméditation, j’ai sauté dans le vide, hors du nid dans lequel j’avais pourtant vécu peinarde tant d’années. Peu m’importait où j’atterrirais, pourvu que ce soit ailleurs et que je me retrouve autre. Or, quand je suis sortie du coma, j’ai eu l’impression que je me retrouvais exactement à l’endroit d’où j’étais partie et d’être toujours la même. »

Catherine survit donc. Ses parents ne comprennent pas son geste. Ses amies non plus. D’ailleurs, elle les perd ses amies. Parce que souvent, on est ami quand tout va bien. Mais à condition de ne pas affliger autrui de son mal-être. Représentation, on vous dit. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Déprimés passez votre chemin, allez vous faire soigner et ne gâchez pas notre univers si propret, ok ?

C’est le roman d’une lente éclosion, d’une résurrection. Catherine cherchera toujours à devenir elle-même, se cherchera, se perdra, se retrouvera.

Le style est simple, plutôt factuel, mais terriblement efficace. L’auteur ne brode pas, elle décrit, plutôt brillamment d’ailleurs, le poids d’une société où l’on doit se glisser dans la conformité, respecter la normalité, correspondre aux critères bienséants de sa sphère sociale.

Que ce soit dans l’intimité (« Pour la plupart, la sexualité semblait consister principalement en des actions précises dans le but de déclancher des réactions déterminées. Action-réaction, action-réaction, action-réaction. On pourrait croire que cela était donc très simple, mais ce n’était pas du tout le cas. Ce qui semblait fonctionner à merveille dans les films pornos qu’ils avaient vus, et qui semblaient être souvent leur référence de base, ne produisait pas les mêmes effets dans la réalité. ») ou dans la sphère sociale et familiale (« j’avais bousillé leur œuvre. Je les remettais en question aux yeux des autres et à leurs propres yeux. Ils n’étaient pas mieux que ceux qui avaient des enfants à problème et auxquels ils s’étaient permis de donner délicatement des conseils quant à la façon d’éduquer un enfant. J’avais détruit la confiance suffisante qu’ils avaient dans le fait d’être au dessus de la mêlée. »), Aude raconte le cheminement d’une jeune femme, ses doutes, ses convictions, qui la mèneront à devenir une femme, à éclore et s’affranchir du poids des conventions.

« Je me mettais à la place de la chenille, dans le cocon. Et même si je savais qu’il allait en sortir un papillon, qu’il s’agissait d’une transformation et non d’une véritable mort, je trouvais cruel ce passage qui incluait sa destruction à elle. Or, la chenille ne souffre pas quand elle vit sa métamorphose. Pas plus que le fœtus ne souffre quand il lui pousse des jambes, des bras, des doigts, des yeux. Alors que moi, ça me faisait parfois très mal de me transformer lentement en femme. »

Merci à Cuné de me l’avoir envoyé, son avis ici. Et indirectement à Frisette, que je ne connais pas, mais qui l’a fait découvrir à Cuné !

Chrysalide, Aude - XYZ Editeurs, 152 pages

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04/10/2007

CANTIQUE DES PLAINES - NANCY HUSTON

70d399bfc68a20213f621b2e25922e75.jpgJ'essaie de lire ton manuscrit. La grande majorité des pages sont indéchiffrables. La page de titre contient cinquante titres provisoires, dont le seul non barré est suivi et précédé de points d'interrogation : En temps normal.»

Ce dont dispose Paula pour retracer la vie de Paddon, son grand-père, ce sont des bribes de souvenirs, quelques notes presque illisibles et son amour pour lui. Sa vie fut ordinaire, rythmée par les hivers âpres et les étés canadiens écrasants. »

A partir du manuscrit inachevé et désordonné retrouvé dans le grenier de son grand-père, Paula tente de redonner vie à cet homme qu’elle a peu connu, en écrivant à son tour le livre qu’il n’a jamais fini.

Fils d’immigrants au Canada, Paddon grandit entre un père alcoolique et une mère croyante qui se réfugie dans une religiosité maladive et quasi mystique. Ecrivain raté, enseignant frustré, il épousera une solide jeune femme qui lui donnera 3 enfants et fermera les yeux sur sa liaison avec une métisse passionnée et révoltée.

Le récit de Paula n’est pas chronologique. Elle raconte l’enfance de Paddon, la naissance de ses enfants, s’en va vers Paddon vieil homme, retourne vers Paddon jeune marié. Tous ces allers retours lèvent peu à peu le voile sur la vie de cet homme dépossédé de ses rêves, qu’une vie trop rude et les espoirs déçus ont rempli d’amertume et de fiel.

En racontant chaque pan de la vie de Paddon, Nancy Huston évoque l’histoire d’une famille sur trois générations. Les conditions de vie des immigrants canadiens, leurs rêves d’une vie meilleure évaporés par la famine, le froid, la solitude ; l’oubli, qu’il soit dans l’alcool ou dans la religion, qui permet de fermer les yeux sur un avenir obscur et miséreux.

La seconde génération, celle de Paddon, ne vit pas mieux. Paddon devient violent et bat ses enfants, ainsi il ne voit plus dans leurs yeux le froid, la faim et les reproches. C’est un moyen sans doute de se sentir encore un peu respecté, à défaut d’être aimé.

A travers le récit de la passion dévorante qui unit Paddon à Miranda, sa maîtresse métisse, Nancy Huston évoque le sacrifice du peuple indien, l’alcoolisation forcenée, l’évangélisation fanatique qui ont aboutit à sa mise en cage et à sa disparition progressive.

Le style de Nancy Huston est très singulier. Ses phrases sont aussi longues que ses virgules sont rares, et pourtant elles se déroulent comme un fil dont on n’a pas envie de voir le bout. Elle manie avec talent les mots et les images. Son récit est comme une lente litanie, qui, loin d’être monotone, embarque son lecteur dans un voyage saisissant, dont il ressort un peu sonné, certes, mais heureux d’avoir accompagné Paula dans cet hommage douloureux et pourtant plein d’amour.

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02/10/2007

LE CHEMIN DES AMES – JOSEPH BOYDEN

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1919. Nord de l'Ontario. Niska, une vieille Indienne Cree, attend sur un quai de gare le retour d'un soldat qui a survécu à la guerre. Pourtant, l'homme qui descend du train n'est pas Elijah, mais son neveu Xavier qu'elle croyait disparu, ou plutôt son ombre malade et méconnaissable. Trois jours durant, à bord du canoë qui les ramène chez eux, Xavier, entre la vie et la mort, replonge dans les eaux sombres de son passé. En 1914, Xavier et Elijah, son meilleur ami, s'étaient engagés dans l'armée canadienne, certains l'un et l'autre de vivre l'aventure de leur vie. Mais sur les champs de bataille français, l'enfer les attendait...

L’alternance des récits de Niska et Xavier transportent au gré des chapitres le lecteur de l’enfer des tranchées aux existences sauvages et rudes des Indiens du Canada.

Niska se remémore son passé, son enfance, et nous voici dans les sombres forêts du Canada. Les rituels indiens, les croyances et les traditions ancestrales  décrivent les vies âpres et primitives des tribus indiennes, l’arrivée des Hommes Blancs, la résistance qu’un peuple essaie en vain d’opposer mais qui finira par ployer. Niska observe les hommes de son peuple, raconte froidement, sans juger, la chute d’un peuple et le reniement de ses croyances.

Elijah et Xavier, de leur coté, se sont engagés dans la guerre comme on part en croisade. Soif d’aventure, de découvertes  les ont poussés à partir en Europe. Leurs illusions et espoirs se liquéfieront rapidement dans la barbarie des tranchées.  L’auteur décrit les conditions de survie pendant la première guerre. Le récit est souvent difficile, néanmoins je me suis prise à aimer ces soldats, leur tentatives désespérées de garder un peu d’humanité, de chaleur humaine, alors que tout autour d’eux n’était que boucherie. Elijah et Xavier, anciens chasseurs,  sont désignés comme tireurs d’élite. L’horreur, la mort qui arrache leurs compagnons vont les transformer, mais, alors que l’un tentera d’effacer sa peur de mourir en prenant cruellement plaisir à la donner, l’autre essaiera de résister et de conserver son âme intacte.

C’est un roman magnifique, particulièrement bien écrit. Il pose un regard plein de sagesse et de sensibilité sur  une époque pourtant effroyablement barbare.

L'avis de Chimère et celui de Joëlle

 

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