Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

11/09/2009

« Moi, j’étais un lecteur compulsif »…

"J’avais horreur de perdre mon temps. La seule chose qui me paraissait utile, c’était de lire. Chez nous, personne ne lisait vraiment. Ma mère mettait une année à lire de Livre de l’année, ce qui lui permettait d’en parler et de passer pour une grande lectrice. Mon père ne lisait pas et s’en vantait.

 

Franck avait des livres politiques dans sa chambre. Grand-père Philippe n’avait d’estime que pour Paul Bourget ont il avait adoré les romans dans sa jeunesse.

 

-         On dira ce qu’on voudra, la littérature, avant guerre, c’était autre chose.

 

Il achetait des livres de collection dans les boutiques de la rue de l’Odéon. Il ne les lisait pas et se faisait une bibliothèque. Moi, j’étais un lecteur compulsif. Ça compensait le reste de la famille. Le matin, quand j’allumais la lumière, j’attrapais mon livre et ne le quittais plus. Ça énervait ma mère de me voir le nez fourré dans mon bouquin.

 

-         Tu n’as rien d’autre à faire ?

 

Elle ne supportait pas de me parler et que je ne l’écoute pas. A plusieurs reprises elle m’avait arraché le livre des mains pour m’obliger à lui répondre. Elle avait renoncé à m’appeler pour le dîner et avait trouvé une solution efficace. Depuis la cuisine elle coupait l’électricité dans ma chambre. J’étais obligé de les rejoindre. Je lisais à table, ce qui horripilait mon père. Je lisais en me lavant les dents et aux toilettes. Ils tambourinaient à la porte pour que je cède la place. Je lisais en marchant. Il me fallait quinze minutes pour aller au lycée. C’était un quart d’heure de lecture qui s’étirait en une demi-heure ou plus. J’intégrais ce supplément et partait plus tôt. J’arrivais souvent en retard et me ramassait des colles à la pelle pour trois retards sans motif valable. J’avais renoncé à expliquer aux abrutis censés nous éduquer que ces retards étaient justifiés et inévitables. Mon ange gardien me protégeait et me dirigeait. Je ne me suis jamais cogné à un poteau, ni fait écraser par une voiture en traversant les rues, le nez plongé dans mon bouquin. J’ai évité les merdes de chien qui maculaient les trottoirs parisiens. Je n’entendais rien. Je ne voyais rien. J’avançais au rader et atteignais le bahut sain et sauf. Pendant la plupart des cours, je poursuivais ma lecture, le livre calé sur mes cuisses. Aucun professeur ne m’a attrapé. J’arrivais en retard quand quelques pages passionnantes m’immobilisaient sur le trottoir pendant un temps indéterminé. Le pire, c’étaient les passages cloutés. J’y manquais plusieurs fois mon tour, et, souvent, un klaxon me ramenait à la réalité.

 

J’ai fini par classer les écrivains en deux catégories : ceux qui vous laissaient arriver à temps et ceux qui vous mettaient en retard. Les auteurs russes m’ont valu une ribambelle de colles. Quand il commençait à pleuvoir, je me rangeais sous un porche pour poursuivre tranquille. La période Tolstoï a été un mois noir. La bataille de Borodino a entraîné trois heures de colle. Quand, quelques jours plus tard, j’ai expliqué à l’appariteur, un pion thésard, que mon retard était dû au suicide d’Anna Karénine, il a cru que je me foutais de lui. J’ai aggravé mon cas en avouant que je n’avais pas compris pour quel motif elle se suicidait. J’avais été obligé de revenir en arrière par peur d’en avoir manqué la raison. Il m’a collé pour deux jeudis : un pour ce énième retard, l’autre parce que c’était une emmerdeuse qui ne méritait pas autant d’attention. Je ne lui en ai pas voulu. Ca m’a permis de venir à bout d’Emma Bovary. Quand je m’en prenais à un auteur, je ne le lâchais plus, même si certains étaient difficiles à attraper. A la montagne ou à la mer, je faisais le désespoir de mes parents. Je passais mon temps à lire, indifférent à ce qui les intéressait. A la bibliothèque de la mairie, en face du Panthéon, les bibliothécaires restaient dubitatives quand je leur ramenais les cinq livres auxquels on avait droit si peu de temps après les avoir empruntés. Je m’en fichais et continuais à m’occuper de mon auteur du moment en terminant mon étagère avec détermination. J’ai dévoré les classiques avec des critères personnels. Je ne lisais pas un romancier. Je lisais sa biographie et je n’arrivais pas à aimer l’œuvre si je n’aimais pas l’homme. L’homme était plus important que l’œuvre Quand la vie était héroïque ou illustre, les romans étaient meilleurs. Quand le bonhomme était abominable ou médiocre, ça avait du mal à passer. Saint-Exupéry, Zola et Lermontov ont longtemps été mes auteurs préférés, pas seulement pour leurs œuvres. J’aimais Rimbaud pour sa vie fulgurante et Kafka pour sa vie discrète et anonyme. Comment réagir quand vous adoriez Jules Verne, Maupassant, Dostoïevski, Flaubert, Simenon et une flopée d’autres qui se révélaient d’abominables salauds ? Devais-je les oublier, les ignorer et ne plus les lire ? Faire comme s’ils n’existaient pas alors que leurs romans n’attendaient que moi ? Comment pouvaient ils avoir écrit des œuvres exceptionnelles en étant des êtres aussi répugnants ? Quand je posais la question à mes camarades, ils me regardaient comme si j’étais un Iroquois. Nicolas affirmait qu’il y avait assez d’écrivains dignes d’être lus pour ne pas perdre son temps avec ceux qui avaient trahi leur œuvre. C’était faux. Il y a des cadavres nauséabonds dans tous les placards. Quand j’avais posé la question à mon professeur de français, il m’avait démontré qu’un écrivain qui figurait dans le Lagarde et Michard méritait ma considération et que, si on appliquait ces critères de moralité et de civisme, il faudrait épurer et éliminer au moins quatre-vingt-dix pour cent des auteurs du manuel.  Il ne fallait garder l’anathème que pour les cas extrêmes, ceux là n’étaient pas dignes d’êtres étudiés et n’étaient pas lagardetmichardisés.

 

 

L’avis de grand-père Enzo fut décisif. Un dimanche où nous traînions au Louvre, je lui fis part de mon trouble. Je venais de découvrir que Jules Verne était un anticommunard et un antisémite forcené. Il haussa les épaules et me montra les toiles qui nous environnaient. Que savais-je des peintres dont on admirait le travail ? Si je connaissais vraiment Boticelli, le Greco, Ingres ou Degas, je fermerais les yeux pour ne plus voir leurs toiles. Devrais je me boucher les oreilles pour ne plus entendre la musique de la plupart des compositeurs ou de ces chanteurs de rocks que j’aimais tant ? Je serais condamné à vivre dans un monde irréprochable où je mourrai d’ennui. Pour lui, et je ne pouvais le soupçonner de complaisance, la question ne faisait pas débat, les œuvres étaient toujours ce qu’il y avait de plus important. Je devais prendre les hommes pour ce qu’ils faisaient, par pour ce qu’ils étaient. Comme je n’avais pas l’air convaincu, il me dit avec un petit sourire :

 

- Lire et aimer le roman d’un salaud n’est pas lui donner une quelconque absolution, partager ses convictions ou devenir son complice, c’est reconnaître son talent, pas sa moralité ou son idéal. Je n’ai pas envie de serrer la main de Hergé mais j’aime Tintin. Et puis, es-tu toi-même irréprochable ? »

 

 

Le club des incorrigibles optimistes,

Jean Michel Guenassia, pages 49 à 53.

Albin michel.

 

09:54 Publié dans Morceaux choisis, extraits... | Lien permanent | Commentaires (28) | |  Facebook