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25/08/2011

Mémoire assassine -Thomas Cook

cook.jpgStevie est un rescapé. Son père a tué sa mère, sa soeur, son frère. Stevie avait neuf ans, était allé jouer chez un ami à la sortie de l'école. Son père l'a attendu un peu, pour l'abattre à son tour, avant de finalement prendre la fuite. Trente ans plus tard, Stevie est un homme marié, père de famille. Il a réussi à construire sa vie tant bien que mal, une vie fait de brics et de brocs, de souvenirs et d'interrogations, de doutes, d'hésitations, de hantises. Son père est toujours en fuite, l'affaire, sans être classée, est plus ou moins oubliée par les autorités. Mais un jour surgit Rebecca, une jeune femme qui écrit un livre sur les pères meurtriers. Sur ces hommes qui, un beau jour, massacrent leurs familles. Au fil de ses rencontres avec Rebecca, Stevie fait ressurgir le passé et reconstruit, par bribes, les semaines qui ont précédé le drame. Qui était son père ? Qui étaient ses parents ? Pourquoi en sont-ils arrivés là ?

 

Un roman d'une efficacité redoutable : on le commence et on ne peut plus le lâcher. D'un bout à l'autre, on est happé par la plume et l'histoire de Thomas Cook. Que ce soient les souvenirs – douloureux, poignants – ou les doutes de Stevie devenu homme, on ne peut que dévorer le roman. Petit à petit se dessine par strates successives le portrait d'une famille que tout désignait comme normale. Mais les apparences étaient trompeuses et ce sont les regrets, les rêves dissimulés ou enterrés, les non-dits, les rancoeurs qui petit à petit vont revenir à la mémoire de Stevie. Thomas Cook dépeint brillamment cette famille de classe moyenne et les désirs, les frustrations, les faiblesses de tous ces membres. Que ce soit la mère, frustrée, éteinte avant l'heure, la soeur, passionnée et passionnelle, qui rêve de partir et de fuir cette vie étriquée, ou le frère, colérique, isolé, faible... L'atmosphère est ouateuse, on vit avec cette famille, on ressent leurs émotions et leurs peurs, on tremble ou on compatit. En guise de miroir, au fil des souvenirs, on apprend à connaître Stevie et la vie qu'il a vécu ou réussi à bâtir. Mais les fondations sont fragiles et menacent de s'écrouler sous le poids de cette mémoire qui revient, peu à peu, réclamer son dû.

 

Un puzzle qui, en se formant, devient de plus en plus noir et va conduire Stevie à reconstituer petit à petit le drame survenu 30 ans plus tôt.

 

Terrible, donc, et fichtrement efficace, jusqu'à la dernière page, jusqu'au dernier sursaut que le lecteur ne manquera pas de faire. Un roman magistral et inédit : très bonne idée pour soutenir le lancement de ce nouveau format, je le répète, terriblement agréable à lire.

 

Mémoire assassine, Thomas Cook

Point2. Août 2011, 504 pages

 

A lire ici le premier chapitre du roman.

 

 

11/08/2011

Un traitre à notre goût - John Le Carré

lecarrécouv.jpg« Elle est dans le sous-sol de Bloomsbury, elle, la compagne de Perry pour la vie soudain devenue son excédent de bagages, indésirable pour ce voyage. »

 

Soleil, argent, mafia russe, parties de tennis caniculaires, yachts et blanchiment d'argent. On y ajoute aussi un couple d'anglais bon ton, des agents secrets, Londres, Paris, une jeune fille de 16 ans belle et enceinte, un peu de sang et de représailles, du repentir et de la vengeance... Beaucoup de choses ? Trop ? Eh bien non car John Le Carré maîtrise de bout en bout ce roman à la fois tentaculaire dans son intrigue (en tous cas pour les néophytes du roman d'espionnage comme moi) et limpide dans ce qu'il raconte : corruption, lâchetés, veuleries, et surtout blanchiment d'argent : la noirceur du monde actuel s'étend et s'étale sur toutes les couches de pouvoir, qu'il soit officiel ou non.

 

Mais revenons un peu à l'intrigue, quand même. Deux jeunes anglais bon ton, donc, sont en voyage aux Antilles. Ils sont conviés par un richissime russe à une partie de tennis. Voilà pour la rencontre. Deux mondes qui s'ignoraient et notre jeune professeur de lettres et son avocate de compagne deviennent les confidents d'un mafieux russe, voire les récipiendaires d'une surprenante confession. Dima le russe veut vivre en Angleterre, il doit pour cela bénéficier de la protection des services secrets, et Perry et Gail seront ses messagers. De retour en Angleterre, les tourtereaux encore ébahis d'être mêlés à tout ça rencontrent des agents des services secrets très avides d'en apprendre un peu plus sur Dima.

 

Ce qui est impressionnant, avec ce traître à notre goût, c'est la maîtrise de la narration : une construction en « spirale », en quelque sorte : le roman commence par la rencontre entre Perry Gail et Dima, se poursuit par les interrogatoires entre Perry, Gail et Luke et Hector, ou Yvonne encore, les agents secrets des renseignements britanniques. Des flashs backs qui s'enchaînent avec brio, le tout parfaitement rythmé : on se laisse complètement prendre par le récit, on se perd parfois, un peu, on reprend le fil et on s'attache à Perry, ses doutes, ses hésitations, sa fascination pour Dima, tout comme on ne peut s'empêcher d'aimer Dima avec ses failles et – même – ses détestables défauts. Tous les personnages sont parfaitement croqués, les secondaires bénéficient tout autant de la même attention de l'auteur, tous deviennent indispensables et trouvent leur place dans le roman. Un vrai plaisir souligné par ce style limpide, décontracté et pourtant bien précis, souvent drôle au détour d'une phrase avec piquées là, l'air de rien, une petite pique, une petite perle qui nous font sourire.

 

Un vrai plaisir donc, auquel il faut parfois s'accrocher pour ne pas décrocher, justement à cause de la construction complexe ou tout simplement à cause du thème, mais qui mérite le détour et m'a furieusement donné envie de découvrir d'autres romans de Le Carré.

 

 

 

Un traître à notre goût, John Le Carré

Seuil, 373 pages, mai 2011

11/04/2011

The anniversary man - RJ Ellory

the anniversary mn.jpg

 

« Hell, I live in New York. Every one seems crasy to me. »

 

 

On pourra dire que des histoires de serial killer, on en a lu tant et tant que bon ben quoi, voilà, on ne voit pas pourquoi R.J. Ellory réussirait à faire de The Anniversary Man quelque chose de différent, de neuf, de mieux que untel, de plus mieux bien que tel autre etc. Ouaip. Certes. D'ailleurs, l'intrigue générale reste classique : un tueur en série joue les copycat à New York, un flic, Ray Irving, se remet difficilement de la mort de sa compagne, une jeune journaliste Karen Langley, spécialisée dans le crime, va travailler avec Irving. Le tueur manipule diaboliquement la police et les suspects ne sont jamais ceux que l'on pense.

 

Le tueur en série, le flic, la journaliste, rien de spécialement original, donc. Mais RJ Ellory travaille des personnages, les cisèle, les rend présents, palpables. Et puis il y a John Costello, qui travaille auprès de Karen comme assistant de recherche. John a réchappé de justesse, quelque vingt ans auparavant, à un serial killer, the Hammer of God. Comment refaire a vie quand on a vu, à seize ans, sa petite amie massacrée sous ses yeux ? John ne sera jamais le jeune homme insouciant qu'il était. Depuis vingt ans, il travaille au New York City Herald, connaît tous les meurtres et les affaires de tueurs en série, et c'est lui qui va reconnaître en ces divers assassinats les copies conformes de meurtres survenus des années auparavant. Chaque « copie » ayant lieu à la date anniversaire précise de son modèle, les détails, même les plus infimes (de l'âge de la ou des victimes jusqu'à ses vêtements), sont reproduits à l'identique.

 

La narration, avec des chapitres courts, se concentre sur Irving, Costello et Karen et le lecteur va suivre l'enquête de leur point de vue. Il y a dans la plume de RJ Ellory une façon très personnelle de modeler ses personnages, de créer une intimité entre le lecteur et les acteurs de ses romans, de faire entrer le lecteur dans son intimité, son passé, ses pensées. Ici, Ray Irving n'est pas seulement un flic dépassé par les événements (les meurtres ont lieu dans des districts différents de New York et il faudra que Costello éveille l'attention des policiers avant qu'ils fassent le lien entre eux).

Le flic est aussi un homme qui s'interroge sur sa vie, son enquête, sa relation avec le meurtre et les tueurs (Ellory cite d'ailleurs souvent Capote et De sang froid). Sans compter ces pages qui se tournent fébrilement, ces meurtres que l'on attend en frémissant (j'ai tremblé avec la famille Allen), ces interrogations qu'Ellory distille sans arrêt, ces fausses pistes et ces chausse trappes qu'il ouvre et ferme sans arrêt, toutes ces pages qui font et défont les pistes qu'on se prend à imaginer, créer, deviner ou plutôt croire deviner, pour repartir rapidement bredouille et tout aussi perdu. Comme Iving.

 

Un bon page turner, donc, avec une petite réserve pour la fin, pas assez étayée à mon sens, mais, bon, ne pinaillons pas, ça reste un Ellory de très bonne facture.

 

Les avis d'Amélie Bertrand, de Cuné (merci pour le prêt), de Val, de Aupolicierchinois.

 

 

 

 

The anniversary man, RJ Ellory -VO

Orionbooks, 452 pages, 2009

07/04/2011

Nager sans se mouiller – Carlos Salem

 

salem.jpgLui, c'est Juanito Perez Perez. Son métier : tueur à gages. Sa couverture : représentant en papier hygiénique auprès d'établissements médicaux. Bon employé, bien placé dans sa hiérarchie, Juanito s'acquitte consciencieusement des missions qui lui sont confiées et ne veut qu'une chose, après la livraison de son dernier « colis » : partir en vacances avec ses deux enfants. Le problème, c'est que Numéro Deux, son supérieur, lui demande de faire des heures supplémentaires en allant surveiller une cible potentielle. Heures sup, donc, que Juanito accepte en rechignant, mais des heures sup pas ordinaires, la cible se trouvant dans un camps de naturistes. Et la plaque d'immatriculation qui lui est donnée, pour identifier ladite cible, correspond à la voiture de son ex-femme, qui campe avec son nouvel amant, un juge incorruptible. Son ex-femme qui a vendu sa voiture à l'ami d'enfance de Juanito, cet ami devenu riche qui a beaucoup d'ennemis. Il est un peu perdu, notre Juanito, et ces fausses vacances vont lui occasionner bien des problèmes, entre les armes qu'il faut cacher malgré la nudité, sa fille aînée qui aimerait devenir, enfin, une vraie femme, et Yolanda, l'animatrice dont Juan tombe amoureux.

 

« Nager sans se mouiller », c'est ce que reprochait à Juan Numéro Trois, son mentor dans le métier. Juan qui veut le beurre et l'argent du beurre, tuer et vivre heureux, tuer et ne pas se juger, tuer et ignorer les affres de sa conscience. Et là, dans ce camps de nudistes où la mise à nu est obligatoire, Juan va devoir se mettre à nu, dans tous les sens du terme.

 

Il est fort, Carlos Salem. Fort parce qu'il parvient à nous entraîner dans une suite d'aventures pour le moins burlesques où tous les personnages sont des cibles autant que des tueurs potentiels. En effet, et si ceci n'était qu'un piège, et que Juan, le nouveau Numéro Trois, était en réalité une cible sacrifiée par l'Entreprise ?

 

Sous sa façade loufoque (découverte l'an dernier avec "Aller simple", « Nager sans se mouiller » se révèle un polar plus riche qu'il n'y paraît au premier abord. Le seul propos d'un tueur à gages repentant serait quelconque si Carlos Salem ne l'avait pas étoffé avec des réflexions sur la paternité, certains rêves d'enfance qu'on s'empresse d'oublier, cette admiration qu'on éprouve pour son conjoint avant que le temps ne la change en mépris et bien d'autres encore. Sans oublier quelques clins d'oeil sympathiques comme cet auteur de polars en vacances, auteur sicilien appelé... Camilleri.

 

C'est fantaisiste et décalé, rythmé, le héros est sympathique en diable, il y a de l'action, du sexe, des moments tendres et des moments tristes, bref, sympathique et agréable. Que demander de plus ?

 

 

 

L'avis de Valériane

 

 

Nager sans se mouiller, Carlos Salem 

Actes Sud Actes Noirs, novembre 2010, 295 pages

 

 

 

15/03/2011

Comment je suis devenu un écrivain célèbre – Steve Hely

 

hely.jpgPete Tarslaw aimerait bien gagner de l'argent mais son petit boulot ne lui rapporte pas grand chose : il réécrit des lettres de candidatures pour des candidats prêts à payer pour qu'on leur rédige une belle lettre qui les fera entrer dans les meilleures universités / meilleures sociétés. Il est sympa, Pete, un peu râleur, un peu buveur, un peu glandeur. Doué pour écrire ou en tous cas aligner des mots correctement.

 

Il faut l'invitation au mariage de son ex et une interview, à la télé, d'un écrivain à l'écriture à forts potentiels lacrimal et commercial qui met le feu aux poudres de son imagination : Pete va écrire un roman. Un roman qui se vendra, et pour ça, il épluche une par une toutes les méthodes marketing et se lance dans la grande aventure littéraire, heu, commerciale

 

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10/03/2011

Alex – Pierre Lemaître

 

C'est marrant parce qu'au début, je me suis dit que le style était trop différent des précédentsalex couv.jpg romans de Pierre Lemaître. Très sec, presque parlé, des faits, des actes, point. Et puis au bout de quelques pages ces faits, ces gestes, ces situations viennent s'enchaîner, s'imbriquer, se bousculer et on n'a qu'une envie : y rester, s'y enfoncer, oublier qu'on est presque demain et que demain, justement, il faudra se lever. Et demain, donc,  ou aujourd'hui, en tous cas ce matin, on ne sait plus, on a perdu la notion du temps, ou alors on l'a toujours mais on s'en fout, on oublie que l'on doit partir. On reste avec Alex et peu importe le reste. Il attendra, de toute façon.

 

Alex a une trentaine d'années, elle est jolie dans le sens jolie-mais-discrète. Les hommes se retournent sur son passage et notamment un quinquagénaire qui semble la suivre. Alex ne se méfie pas assez et, alors qu'elle rentre chez elle, elle est kidnappée par cet homme qui l'enferme dans un entrepôt. Ce qu'il veut ? « La voir crever ». C'est clair, net, sans appel. Alex se retrouve enfermée dans un cage suspendue à quelques mètres du sol, avec des rats affamés pour seule compagnie.

 

Un témoin a assisté à l'enlèvement et prévenu la police. Le commissaire Camille Verhoeven est chargé du dossier (Camille Verhoeven, héros de « Travail soigné » du même Pierre Lemaître (toujours pas lu, honte à moi)), Camille le petit flic caractériel, un mètre quarante cinq et le veuvage pas encore digéré, se retrouve mêlé contre son gré à cette affaire : il n'y a personne d'autre pour prendre l'affaire en mains, il va devoir s'y coller, en attendant que son collègue revienne.

 

 

Au début, donc, le style est étonnant : sobre, sec, rapide, nerveux. Et s'il m'a laissée perplexe pendant quelques pages, il m'en aura fallu seulement quelques autres pour être irrémédiablement rivée à mon exemplaire. Pierre Lemaître excelle à créer des situations et des atmosphères toutes aussi parfaitement tendues que magistralement orchestrées. De page de page, on suit tour à tour Alex aux prises avec son ravisseur (qui est-il, pourquoi veut-il sa mort ?) (Alex, fermement résolue à survivre et se battre) et Camille Verhoeven qui se prend peu à peu au jeu de l'enquête, Camille Verhoeven personnage fêlé, démoli par la mort de sa femme après qu'elle ait été kidnapée. Cette affaire, il ne la quittera pas, finalement.

 

Etonnante aussi la tournure que prendra le roman dans la deuxième partie où l'on apprendra qu'Alex n'est pas la simple victime d'un banal pervers, et c'est là que se révèle tout le machiavélisme de Lemaître : l'enquête se transforme, les victimes ne sont plus celles qu'on pensait et le tout prend une tournure bien plus sombre avec des ramifications aussi tortueuses qu'habiles, des hommes assassinés à l'acide sulfurique, tous semblant être choisis au hasard sans autre lien que celui de croiser, un jour ou l'autre, la route d'Alex.

 

Un roman idéal pour oublier le reste donc, où la folie et la vengeance ont la part belle. Des mots simples et un style sans fioriture aucune révèlent des personnages ambigus, tous aussi fascinants les uns que les autres. Que ce soient les personnages secondaires qui exhalent tous un parfum âcre d'humanité salace ou de salacité parfois simplement humaine (un des talents de Lemaître consiste justement à saisir, grâce à d'infimes détails ou descriptions, des fragments d'humanité bien croqués qu'il balance, l'air de rien, à la face de son lecteur) ou Camille Verhoeven, idéalement torturé et pugnace, tous les protagonistes qui évoluent autour d'Alex, (est-elle victime, est-elle bourreau ?) , sont parfaitement maîtrisés.

 

Jusqu'à la fin, on dévore ce roman presque sans mâcher, voracement. Et cette fin... parfaite.

 

 

 

Alex, Pierre Lemaître

Albin Michel, 392 pages, janvier 2011

 

 

Les avis de Stéphie, Claude Le Nocher, Clara, Pimprenelle

 

 

 

 

 

 

01/03/2011

Le léopard – Jo Nesbø

 

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Après l'affaire du Bonhomme de neige, Harry Hole s'est exilé à Hong Kong. Fondu dans la mégalopole grouillante, il survit plus ou moins mal entre cuites, opium et dettes de jeu, jusqu'au jour où une jeune policière vient le chercher. Des meurtres sanglants sont commis en Norvège et la police a besoin de Harry, seul spécialiste des meurtres en série. Et ceux ci sont particulièrement violents : les victimes, deux femmes, sont noyées dans leur propre sang sans que l'on sache quelle arme les a tuées. Harry, poursuivi par la mafia chinoise, accepte de suivre Kaja Solness, la jeune policière.

 

Où nous retrouvons donc Harry Hole, inspecteur alcoolique, drogué, démoli par le départ de Rachel et Oleg, inspecteur rebelle méprisant et méprisé. Cette enquête s'avère passionnante et Jo Nesbø s'applique à brouiller les pistes, les démêler pour mieux les enchevêtrer à nouveau. De Hong Kong à Oslo en passant par le Congo, l'intrigue, complexe, mêle adroitement guerre des polices (la brigade criminelle et la Krispos sont en guerre, et chacune cherche à arrêter le meurtrier en premier), affres du héros (Harry Hole, personnage complexe, riche, intrigant) tout en accueillant des personnages secondaires parfaitement réussis (l'inspecteur Bellman, de la Krispos, ivre d'ambition et de réussite, qui cherche à détruire socialement et professionnellement Hole, Katherine Pratt qui, après Le Bonhomme de neige, revient de façon surprenante et tient là un second rôle fort intéressant, ou encore, surprise, le Bonhomme de neige lui-même, et j'en passe). Si "Le léopard", au début, peut paraître longuet, l'action une fois démarrée ne fait aucune pause et Jo Nesbø ballade son lecteur de rebondissement en retournement de situation, de nouveau meurtre en hypothèses aussitôt démolies.

 

Harry Hole, lui, est démoli et pourtant doté d'une capacité à survivre à tout, il s'arrachera à une mort certaine plus d'une fois. On pourrait trouver tout ça tiré par les cheveux, tout comme on pourrait trouver le tout parfois frôlant le cliché facile (le flic alcoolique, le flic véreux, la guerre des polices et d'autres encore) mais Jo Nesbø corrige le tout grâce à une intrigue complexe parfaitement maîtrisée et réussie de bout en bout, qui fait oublier ces 760 pages qui s'avalent goulûment.

 

 

 

L'avis de Jean-Marc Laherrere

 

Le léopard, Jo Nesbø

Gallimard série noire, janvier 2011, 761 pages.

Lu pour les Chroniques de la Rentrée Littéraire

polar,thriller,roman noir,tout à la fois,oslo,harry hole

 

 

11/10/2010

Les anonymes - RJ Ellory

ellory.jpgWashington. Quatre femmes assassinées, battues à mort : l’inspecteur Miller se charge du dossier et ses investigations le mènent petit à petit à poursuivre John Robey, qui semble connaître bien des choses sur les quatre meurtres.

 

Ce n’est plus la confession d’un tueur à gages de la mafia que nous rencontrons dans Les anonymes, mais celle d’un ancien agent de la CIA. Pourquoi cette confession ? Est-il toujours en activité ? Comme dans Vendetta, la construction du roman est faite d’une alternance de récits : l’enquête de Robert Miller, d’une part, racontée à la troisième personne du singulier et le récit de John Robey, raconté à la première personne.

Ces deux hommes vont s’affronter ; affrontement / fascination donc entre un flic et son « ennemi » qui sème sans arrêt le doute : Robey manipule Miller, mais pourquoi ? Que veut-il réellement ? Est-il l’assassin ?

 

Le lecteur l’apprendra petit à petit tout au long des 688 pages que compte le roman. La mafia n’est plus le cadre du roman : la CIA, ses agissements, ses zones d’ombres, ses guerres secrètes et financement occultes sont le cadre dans lequel Ellory enferme le lecteur jusqu’au final très page turner.  

Un final très page turner et une narration habile, qui visse le lecteur à l’histoire : Ellory peint ses personnages avec justesse et embarque le lecteur dans son roman sans difficulté. Pour autant, un gros bémol apparaît rapidement : le thème manque cruellement d’originalité (la CIA est totalement corrompue, les guerres en Amérique du Sud couvrent le trafic de drogue, Kennedy assassiné par la CIA, l’attentat raté contre Reagan était une mise en scène, ce n’est pas le Président qui gouverne mais la CIA …). Tout cela a déjà été largement exploité et ne surprend personne. De même, le récit de Robey, s’il est bien écrit, tombe parfois dans le cliché attendu et inutile (pourquoi l’affubler d’une histoire parentale lourde qui n’apporte rien tout comme le cancer de Catherine Sheridan ?). 

Au final, Les anonymes, s’il ne m’a pas déplu, loin de là, me laisse quand même légèrement frustrée et désapointée. Un cru correct qui plaira sans aucun doute aux amateurs de thriller politique, mais qui est en deça de Seul le silence et surtout de Vendetta.

 

Les anonymes, RJ Ellory

Sonatine, Octobre 2010, 688 pages

30/08/2010

Robe de marié – Pierre Lemaitre

9782253120605-G.jpgDiscutant dernièrement avec des amies, je proférai l'énormité suivante : « Est ce que les vraies Fashion Victims porteraient des vêtements des collections des saisons passées ? Non. Je suis comme elles : je veux lire des romans de cette rentrée uniquement, les autres ne me font pas envie du tout. »

 

Donc, errant comme une âme en peine dans les rayons blafards d'une grande et impersonnelle librairie de province où pas un seul nouveau roman n'était présenté (c'était la veille de la rentrée), je suis rentrée chez moi bredouille et je me suis plongée dans un roman vintage, donc, en me disant que cet auteur, je l'avais déjà apprécié avec « Cadres noirs », et qu'un polar me permettrait de prendre mon mal en patience en attendant la vraie rentrée.

Robe de marié. D'abord il manque le « E ». Intriguant. C'est qui le marié ? Pourquoi il porte une robe ? D'autant que le roman commence par la vie de Sophie Duguet, employée comme nurse auprès d'une famille aisée. Sophie, on le devine, est folle.

 On le devine parce Pierre Lemaître nous plonge d'emblée dans l'esprit de Sophie avec une maîtrise impressionnante : les crises d'amnésies, l'impression de sombrer dans un gouffre de plus en plus profond, un gouffre vertigineux où Sophie semble s'enfoncer avec une torpeur abrutie et inéluctable. On ne sait rien de son passé, ou plutôt on devine que Sophie a assassiné son mari, sa belle-mère et s'est reconstruit une vie. Jusqu'à ce que sa folie refasse surface et qu'elle commette un troisième meurtre, puis un quatrième.

Il est vertigineux, ce roman, car Pierre Lemaitre réussit à semer le doute dans l'esprit de son lecteur. Semer le doute, retourner les situations, distiller l'angoisse et surtout, surtout, à l'accrocher à son roman, l'accrocher et le maintenir totalement captif.

Dans la première partie, on suit Sophie dans sa folie, on compatit et en même temps on est écoeuré. Les mécanismes de la folie sont distillés lentement, c'est une descente aux enfers machiavélique et tortueuse complètement hypnotisante. Dans la seconde, on comprend, l'histoire est reprise par Frantz, un homme qui suit Sophie depuis de longues années, qui l'observe. Une autre folie, cette fois pire encore, celle d'un homme obsédé et ravagé qui consacre sa vie à suivre cette femme.

Le tout se rejoint, et le tour est joué : on ne peut lâcher le roman.

Parfaitement maîtrisé, donc, où les folies se rejoignent et s'affrontent jusqu'au final que l'on achève à trois heures du matin, les mains moites et le coeur frissonnant.


Comme quoi, le vintage, c'est vachement bien. D'ailleurs, j'ai acheté encore plus vintage, du coup : le premier roman de Pierre Lemaître « Travail soigné ».

 

Robe de marié, Pierre Lemaitre

Le livre de poche, mai 2010, 407 pages

 

Cuné : « Les rouages des détaqués sont impénétrables, la machination est diabolique et la lectrice heureuse : elle a tout oublié de sa vie le temps de ces 271 pages, rivée aux mots. Bravo ! »

Stéphie : "J'aime ce genre de livre dans lequel arrive une nouvelle révélation hallucinante à chaque fois que vous croyez avoir tout vu et tout compris."

Cathulu qui n'a pas aimé :(.. : "je suis restée totalement à l'extérieur d'une narration qui aurait pu être efficace si elle avait été plus crédible.Dommage."

 

29/04/2010

Green river – Tim Willocks

Sonatine réédite le roman de Tim Willock paru en 1995 sous le titre « L’odeur de la haine ». L’odeur de la haine ou Green river, willock.jpgquel titre préférer pour ce roman noir, sombre, violent, révoltant autant qu’hypnotisant ? Je ne sais.

 

Green river est un pénitencier de haute sécurité au Texas. Des hommes détenus pour meurtre, violence, vols, des hommes maintenus en captivité et « logés» selon leur couleur de peau : blancs d’un coté, noirs de l’autre, latinos de l’autre. Il vaut mieux éviter les mélanges quand la captivité décuple les tensions raciales, les porte à un paroxysme exacerbé qui manque à tout moment de s’enflammer. Et évidemment les raisons ne manquent pas entre trafic de drogues diverses, prostitution, luttes intestines pour le pouvoir, règlements de comptes, et surtout cette tension raciale, latente, omniprésente, poisseuse, qui régit la vie de Green River.

 

Ray Klein, médecin injustement détenu pour viol, voit sa demande de libération acceptée après plusieurs années de détention. Le jour même, alors qu’il va enfin pouvoir sortir et tenter de redécouvrir une vie « normale », une émeute éclate. Le chaos s’installe, un chaos infernal et meurtrier qui fait exploser une poudrière savamment entretenue par John Hobbes, le directeur psychotique du pénitencier. Révolte dont il est l’instigateur secret, il mettra d’ailleurs volontairement du temps à prévenir le gouverneur du Texas.

 

L’odeur de la haine imprègne chacune des pages du roman, une odeur omniprésente, une puanteur infernale et pourtant hypnotisante. Les personnages du roman sont d’une justesse psychologique ciselée à l’extrême et jamais caricaturale : Klein, le médecin écartelé entre envie de se terrer tranquillement dans sa cellule en attendant sa sortie et sa volonté de se porter au secours des blessés. A coté de lui, il y a Ruben Wilson, qui va prendre la tête des détenus noirs, Agry, le chef de gang blanc, avide de pouvoir et de vengeance contre les Noirs qui lui ont «volé » sa femme (Claude ou Claudine, détenu noir devenu son amant, son objet). Il y a également Hobbes, probablement le plus psychopathe de tous, le directeur dément dont le regard se vide de toute raison au fil des événements et laisse libre court à sa folie, il y  a Juliette Devlin, la psychiatre retenue en otage, tous sont saisissants, révoltants, effrayants ou attachants et toujours impeccablement dessinés (Tim Willock est psychiatre et ça se sent dans chacun de ses personnages).

 

Sans compter bien sûr Claude le détenu noir devenu Claudine pour son amant Agry, oscillant toujours entre féminité et masculinité, noirs et blancs, victime fragile et perdue. Sans doute le personnage le plus intéressant, le plus trouble et le plus touchant.

 

Il faut dire aussi que Green River est un roman dur, violent donc, dont le style est sec, cru (âmes sensibles et pudiques s’abstenir, nous ne sommes pas dans Prison Break qui a coté est un téléfilm de Disney) peut rebuter, c’est vrai. Et certains passages, parfois, me rebutaient, j’ai même à plusieurs reprises regretté que l’on soit toujours dans une logique violente et souvent sexuelle (qui, au bout d'un moment, fatigue un peu, d'autant que parfois le rythme ralentit (ou mon attention ?) mais, encore une fois, nous ne sommes pas dans un dessin animé : l’enfer chaotique qui enflamme le pénitencier et les âmes des détenus en les entraînant dans une folie meurtrière, vengeresse (ou salvatrice pour certains) sont dans l'ensemble hypnotiques.

 

 

Pas mal du tout, donc, mais âpre et difficile.

 

 

 

 

Green river, Tim Willocks, Sonatine, Mars 2010, 411 pages

(L’odeur de la haine, Pocket, 1997)

 

 

 

 

 

L’avis de Pimprenelle, et celui de Emeraude