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21/12/2010

La fortune de Sila – Fabrice Humbert

humbert.jpgUn restaurant. Un serveur, des couples, des familles, des amis attablés. Un milliardaire russe et sa femme, un mathématicien et son ami, un homme qui a fait fortune dans le crédit immobilier. Un enfant bouge trop et gêne le serveur, le serveur lui demande de se pousser, le père de l’enfant se lève et frappe le serveur.

 

Et rien ne se passe. Tous baissent le nez dans leur assiette, le serveur retourne en cuisine. Personne n’a bougé, personne ne s’est interposé. La vie continue.

 

Un prologue amer et parfaitement réussi pour le roman de Fabrice Humbert. Sec, nerveux, il plonge directement le lecteur en apnée et le capte sans ambages. Une scène d’ouverture qui va découler sur les personnages attablés ce jour là et leurs existences vouées à l’argent.

 

Mark Ruffle, l’homme qui a frappé, est l’archétype du profiteur roublard. Il a bâti sa fortune sur le crédit immobilier et vend des crédits aux plus faibles ; sa fortune repose sur l’exploitation des subprimes aux États-Unis. Lev est un milliardaire russe qui a profité de l’écartèlement de l’empire de Russie. Simon est une jeune et brillant mathématicien reconverti dans la finance anglaise. Autour d’eux, des femmes qui subissent et acceptent elles aussi les compromis faciles. Certaines partiront, d’autres pas.

 

Fabrice Humbert plonge le lecteur dans l’univers apparemment feutré de la finance, dans des milieux où l’argent se compte en milliards. Univers feutré en apparence, univers miroir d’un coté fastueux et de l’autre d’une violence larvée et souterraine. Ces personnages dont les routes se croiseront peu où à peine évoluent dans un monde où le pouvoir et la réussite se bâtissent sur un terreau fait d’intimidation et d’écrasement des faibles. Lev, Simon et Mark, dans une spirale infernale, oublient leurs idéaux et rêves de jeunesse pour devenir des monstres prêts à tout, la faim et la soif de pouvoir devenant toujours plus voraces. Certains se demanderont toujours s’ils ont fait les bons choix, certains hésiteront, d’autres agiront sans la moindre morale.

 

A coté d’eux, Sila, le serveur émigré du Sénégal, leur oppose la fraîcheur et l’innocence.

 

Entre pouvoir, corruptions, lâchetés et compromissions, Fabrice Humbert dessine un monde sans pitié où la corruption et la violence sont maîtresses. Ses personnages avancent avec avidité, s’interrogent, ou pas, sur leurs choix et leurs possibilités. 

 

Vendre son âme, posséder le pouvoir, accumuler sans cesse et toujours plus, mais pour quoi ? Un roman dont le style et le récit happent le lecteur et, même s’il tend à être trop professoral, à trop détailler, expliquer, donner au lecteur des clefs qu’il ne demande qu’à deviner par lui-même, s’il tombe parfois dans  l’excès d’analyse et de démonstration, n’en reste pas moins un bon roman et une découverte agréable.

 

 

 

 

La fortune de Sila – Fabrice Humbert

Le passage, août 2010, 317 pages

 

 

L’avis de Papillon : « Un roman brillant et extrêmement cruel ».

 

 

 

17/12/2010

Quand blanchit le monde – Kamila Shamsie

shamsie.jpgHibakusha : victime des bombes nucléaires. Survivant.

 

Hiroko Tanaka est une hibakusha. Elle a survécu à la bombe. Hiroko vivait à Nagasaki. Elle était jeune et aimait Konrad, un allemand. Ils voulaient se marier après la guerre. Avoir des enfants et peut-être voyager, rendre visite à la demi-sœur de Konrad qui avait épousé un anglais et vivait en Inde.

 

Mais la bombe a détruit Nagasaki, leur amour, et Konrad. Quelques années plus tard, marquée à vie par deux immenses tâches noires sur son dos, traces des brûlures de la bombe, Hiroko se rend à Dehli pour rendre visite à Elizabeth Weiss Burton, la demi-sœur de Konrad. Elle restera en Inde et rencontrera Sajjad Ashraf l’employé de James Burton. Ces deux là vont se reconnaître, s’aimer, et s’enfuir pour se marier. Mais l’Inde est déchirée elle aussi, l’Indépendance arrive, les anglais s’en vont, les hindous et les musulmans se déchirent. La Partition se met en place et Hiroko et Sajjad, de retour de voyage de noces, ne peuvent revenir au pays. Un Indien qui a épousé une Japonaise. Des parias, donc. Ils s’installent au Pakistan tandis que, de son coté, Elizabeth Burton quitte son mari et s’envole pour New York.

 

Quand blanchit le monde est un roman dense, passionnant, qui nous entraîne de Nagasaki à New York en passant par Delhi, Karachi ou Islamabad. A travers plusieurs générations, nous suivons deux familles intimement liées par une tragédie (la famille Burton-Weiss et la famille Tanaka-Ashraf) qui survivent dans un monde toujours en guerre, deux familles multi-culturelles (Elisabeth née allemande, mariée à un anglais, divorcée aux Etats Unis, et Hiroko et Sajjad, la japonaise et l’indien qui ont refait leur vie au Pakistan) et marquées au fer par les deuils qui les ont rongées au fil des ans. Car si la seconde guerre mondiale est terminée, la menace nucléaire continue de peser : que ce soit la bombe indienne ou celle que le Pakistan projette d’acquérir, l’ombre d’une nouvelle tragédie continue de ravager les destins de ces deux familles. La menace nucléaire tout comme la folie et la rage des hommes et des nations qui se déchirent à travers les années et les pays.

 

A travers Harry, le fils d’Elizabeth émigré aux Etats Unis avec sa mère, qui s’engage dans la CIA, ou  Raza, le fils de Hiroko et Sajjad, jeune homme emporté dans les tourments qui déchirent le Pakistan et l’Afghanistan en pleine guerre contre l’URSS, on ne peut que se laisser porter par cette fresque familiale.  Une épopée sous laquelle se dessine aussi une l'histoire géo-politique, celle des guerres d’Afghanistan et du Pakistan, les guerres externes ou internes, la montée de l’intégrisme et des Talibans, aussi bien que l’ingérence des Etats-Unis prêts à tout pour assoir leur puissance. Une guerre qui est, depuis 1945, toujours aussi larvée et encore accrue depuis le 11 septembre.

 

On ne peut qu’aimer Hiroko, Sajjad, Harry, Raza, Elisabeth ou Kim. Ces deux familles, liées par une amitié indéfectible qui unira leurs enfants sans qu’ils se rencontrent (comme Raza et Kim, la fille d’Harry), traversent les épreuves et les guerres en se protégeant mutuellement, en s’appuyant, se haïssant parfois pour mieux se pardonner. Des actes anodins, des parcours, des chemins qui s’écartent et les vies sont bouleversées mais toujours intimement soudées les unes aux autres. Hiroko, personnage phare du roman, incarne à elle seule la force de la résilience et de la souffrance que l'on apprend à supporter.

 

De Nagasaki en 1945 à New-York en 2002, Kamila Shamsie nous offre là une toile étonnante, ou s’imbriquent émotions, douleurs et joies, parfaitement ancrées dans une réalité historique et géo-politique. L’ombre de ces oiseaux sur le dos d’Hiroko, symbole de la bêtise humaine et de l’horreur que peuvent commettre les nations, continue de détruire les destins à travers des actes parfois anodins dont les conséquences sont irréversibles. Jusqu’aux dernières lignes.

 

 

 

Quant blanchit le monde – Kamila Sahmsie

Buchet Chastel, septembre 2010, 492 pages

 

 

Les avis de Katell, Pimprenelle.

 

15/12/2010

Du plomb dans le cassetin - Jean-Bernard Maugiron

cassetin.jpgEn a-t-il, du plomb dans la cervelle, le narrateur de cette histoire ! Un brave homme qui travaille comme correcteur dans un journal régional. Le soir, il relit, corrige les articles écrits par les journalistes, là-haut, dans la salle de rédaction. Lui, comme ses collègues, est relégué au sous-sol, là où les rotatives tournent, là où la nuit s’échangent les blagues, les farces, et même parfois les confidences… C’est sa collègue qui lui a demandé de rédiger un article sur son métier. Alors il écrit. Et chaque chapitre, qui commence par la même phrase « Je travaille de nuit comme correcteur de presse dans un grand journal régional », sonne comme une ritournelle, une ode à ce métier qui petit à petit disparaît. Les machines remplacent peu à peu les hommes.

 

Un récit très court dans en forme d’hommage à l’un des derniers métiers traditionnels de la presse. A travers le récit du narrateur, qui s’obstine, se reprend, se répète, semble petit à petit perdre la tête, on découvre un vieux garçon (il vit avec sa mère, est passionné par les circuits de trains), un univers nocturne en voie de disparition, celui des salles de correction, leurs traditions, petites habitudes tissées au fil des nuits passées à travailler ensemble, les anecdotes qui se racontent en rigolant, leurs héros tristes et désabusés, personnages touchants autant qu’amusants.

 

En a-t-il, du plomb dans la cervelle, le narrateur de cette histoire ? Du plomb oui, du plomb qui peu à peu le ronge et lui fait perdre la tête. Le récit devient plus sombre, le personnage sombre lui dans la folie… Du plomb, oui. Dans la cervelle. Ca s’appelle le saturnisme.

 

Un roman qui m’a beaucoup touchée, autant par son style parfois gouailleur, direct et très maîtrisé que par une histoire-hommage teintée d’amertume et de tendresse envers toute une profession.

 

 

Du plomb dans le cassetin - Jean-Bernard Maugiron

Buchet-Chastel, septembre 2010, 107 pages

 

 

L’avis de Tamara.

 

Lu dans le cadre des Chroniques de la Rentrée Littéraire, ce roman faisait partie de la Sélection « Premier roman » .

 

 

13/12/2010

Le journal secret d’Amy Wingate – Willa Marsh

wingate.jpgAborder la ménopause une bouteille dans chaque main, c’est peut-être pas mal. Ecrire un journal peut être une bonne alternative. C’est le conseil que donne son médecin à Amy Wingate qui aborde sa cinquantaine et se sent de plus en plus susceptible. Susceptible, ou supportant difficilement les réflexions maladroites, ou tout simplement bêtes, de sa voisine Francesca, trentenaire mariée qui joue à merveille son merveilleux rôle d’épouse et de mère merveilleuse dans sa merveilleuse maison rénovée auprès de son merveilleux mari Simon. Amy entame donc la rédaction d’un journal qu’elle tient quotidiennement.

 

Amy vit seule, entourée de ses merveilleux voisins, donc, chez qui elle passe de merveilleux dimanches. Elle les aime bien, Amy, mais elle sent parfois poindre en elle une pointe d’agressivité, ou de raillerie. Ou de culot, comme quand elle pousse un jeune garçon assis le rebord d’un pont. Ce jeune garçon, Gary, qu’elle a surpris un peu plus tôt en train de voler dans un magasin, ce jeune garçon qui la narguait visiblement. Il la narguait, elle l’a poussé. Automatisme dont la première surprise est Amy elle-même.

Il est charmant, ce journal, on sent pointer pour Amy une véritable attirance, pour ses pensées si justes, si cruelles parfois et si sensées. Amy observe, écoute, et retranscrit dans son journal les menus événements qui remplissent ses journées. Et loin d’être ennuyeux, ce journal d’une célibataire endurcie se laisse lire avec plaisir, on y suit avec le sourire les aventures tragi-comiques des jeunes couples qui entourent Amy, leurs faux-semblants, leurs jeux de société où le bonheur doit être parfait (merveilleux !) et affiché même s’il est en réalité complètement illusoire. 

Le ton n’est jamais amer, tout comme Amy, et au contraire le récit fait largement sourire, ses considérations et anecdotes étant criantes de vérité (« Très tôt, j’ai du m’assurer de faire éclater un mythe : non, je n’adorais pas donner son bain au bébé. Il ne fait essentiellement que baver, hurler, ou les deux à la fois. Lorsque j’ai compris qu’on s’apprêtait à me transformer en forçat à l’heure du bain… " mais si, elle est fantastique avec les enfants, ma chère, elle adore ça, la pauvre petite, vraiment…. " j’ai été bien contrainte de prendre certaines dispositions. J’ai fait en sorte de lâcher une fois ou deux le bébé sur la table à langer, après quoi j’ai bien failli le noyer – des peccadilles de cet acabit…. J’ai été rapidement rétrogradée et je suis désormais affectée aux contes. »).

Que ce soit dans son observation quotidienne de ses voisins (lesquels retrouveront bientôt un autre couple qui viendra apporter quelques rebondissements au journal) ou son récit de ses relations avec le jeune Gary, qu’elle va prendre un peu sous son aile, Amy est décidément une femme attachante, qui révèlera petit à petit son propre passé et ses propres relations avec les hommes.

C’est touchant, juste, bourré d’un humour très discret mais bien présent, on s’attache follement à cette « plus toute jeune » qui nous plonge dans l’atmosphère paisible d’une bourgade anglaise où les petits et grands soucis des gens ordinaires sont poignants de justesse et racontés au final avec beaucoup de délicatesse.

« Francesca est à la porte avec les enfants, prête à m’accueillir. Simon est juste derrière elle, une bouteille à la main. Il faut en passer par la pantomime habituelle, mais pour une raison quelconque, je trouve cela moins irritant que la dernière fois. Suis-je en train de m’adoucir avec l’âge ? A Dieu ne plaise ! J’ai hâte de devenir une vieille femme difficile, tyrannique et totalement désagréable ! Après tout, il faut se réserver certains plaisirs pour ne pas devenir sénile. »

 

 

Le journal secret d’Amy Wingate – Willa Marsh

Littératures autrement, novembre 2010, 206 pages

 

Les avis de Cuné, Cathulu et Juliette

 

08/12/2010

Enquête sur la disparition d’Emilie Brunet – Antoine Bello

bello.jpgÇa ressemble à un roman policier classique, un roman de bonne facture où tous les éléments de crime et de l’enquête sont donnés au lecteur qui pourra s’il le veut en tirer rapidement ses conclusions. Le lieu, une ville de province. Le crime : Emilie Brunet et son amant ont disparu depuis plusieurs jours. Les protagonistes  habituels : le mari, principal suspect, la maîtresse, la gouvernante, le meilleure amie…. Le policier : Achille Dunot, enquêteur à la retraite, grand lecteur expert dans l’œuvre d’Agatha Christie.

 

Ça pourrait, mais ce n’est pas tout à fait ça. C’est même fichtrement plus compliqué. Achille Dunot est enquêteur à la retraite, certes, mais il est frappé d’amnésie antérograde : il oublie tout des événements de la veille et doit relire chaque matin le carnet dans lequel il a consigné la veille tout ce qu’il a appris. Henri Gisquet, son supérieur, lui demande de l’aider à résoudre cette affaire qui parait simple : Claude Brunet, le mari d’Emilie, a été arrêté. Principal suspect, il a été passé à tabac par un jeune inspecteur persuadé de le faire ainsi avouer. Mais Claude Brunet, suite à cette bavure, est lui-même devenu amnésique : il n’a aucun souvenir de la journée qui a précédé la disparition de sa femme et de ce fait ne peut produire d’alibi. Pour corser le tout, Claude Brunet est un neurologue reconnu spécialiste des sciences cognitives : son amnésie est elle réelle ou simulée ? Entre ces deux là commence une partie d’échecs où Achille Dunot est tributaire de son cahier et des souvenirs qu’il y consigne.

 

Antoine Bello sème ici et là des indices, les efface, les balaie, les reprend. Tout au long du roman, truffé de références à Agatha Christie ou à d’autres énigmes policières littéraires (Dickens avec Le mystère d’Edwin Drood, Gaston Leroux) (puisque Dunot et Brunet comparent l'affaire qui les occupe aux principales enquêtes de Poirot et ne cessent de confronter leurs analyses réciproques de l'oeuvre d'Agatha Christie), il sème le trouble dans l’esprit du lecteur qui doit se contenter des souvenirs de Dunot. Mais ceux-ci sont-ils exacts, impartiaux ? N’a-t-il pas oublié un élément important ? A-t-il été manipulé par Brunet, considéré dès le début comme le coupable idéal : héritier, machiavélique, volage, l’homme qui prône la recherche du crime parfait semble être le suspect idéal. Mais rien n’est plus facile que de sauter sur des conclusions rapides. Hercule Poirot aurait brillamment élucidé l’affaire en y apportant des preuves éclatantes. Ariadne Olivier, elle, aurait laissé son intuition la guider au fur et à mesure de l’enquête et abouti au même résultat. Comme Ariadne Olivier, je me suis laissée porter par un indicible soupçon, une idée tenace et sous-jacente qui commençait à pointer insidieusement mais ne trouvait pas de prise réelle ou légitime, jusqu’aux dernières pages du roman.

 

A lire et à relire sans doute, pour tenter de trouver d’autres preuves irréfutables, pour peu qu’il y en ait. A revoir aussi « La corde », d’Alfred Hitchcok, et surtout les romans d’Agatha Christie où Hercule Poirot entre en scène. Jusqu’à, évidemment, Poirot quitte la scène.

 

  

Enquête sur la disparition d’Emilie Brunet – Antoine Bello

Gallimard, septembre 2010, 251 pages

 

 

Les avis de Cuné : "C'est un régal de plonger dans ce chaleureux hommage à Dame Agatha et au roman policier en général"

 

Celui de Fashion : « C'est un véritable jeu de piste que je me suis pour ma part régalée à suivre »

 

Celui de Voyelle et Consonne :  « Un exercice de style, donc, plein de prouesse et d'habilité »

 

Celui d’Emeraude : « Un roman à la fois drôle, intéressant, divertissant… »

 

Celui de Vincent Jolit sur Rhinoceros : « Un tel niveau de virtuosité permet à Antoine Bello de signer à nouveau un texte magistral. »

 

18/10/2010

Indignation – Philip Roth

roth.jpgD’une boucherie kasher du New Jersey à la guerre de Corée en passant par une université du Middle West, tel sera le court destin de Marcus Messner. L’enfant unique et choyé d’un couple d’américains moyens, qui fuit l’ire paternelle, ou plutôt la surprotection de son père en choisissant une lointaine université où il pourra grandir loin des inquiétudes parentales.

 

Mais que veut dire grandir ? S’intégrer ? Devenir un jeune homme en observant les conventions sociales en vigueur : intégrer une fraternité, suivre les rites religieux, fréquenter une jeune fille et perdre son pucelage sur la banquette d’une voiture le samedi soir ?

 

Marcus ne veut qu’étudier et devenir avocat. Le reste, il n’en veut pas, ou du moins n’en veut pas tel que les mœurs de l’époque semblent le définir. Tout comme il refuse de changer, d’accepter le moindre compromis avec ses propres convictions ou de faire le moindre effort d’intégration ou d’assimilation. Tout comme il ne veut pas finir transpercé par une baïonnette dans les tranchées de la guerre de Corée. Ce qui finira par advenir, on l’apprend très rapidement.

 

Le parcours initiatique d’un jeune homme qui s’indigne et ne veut pas plier. On n’est pas dans l’Amérique riche ou de classe supérieure : on est dans le Middle West, dans une université lambda, pas de l‘Ivy League supérieure et  arrogante. Ses étudiants, ses professeurs, ne sont ni riches, ni pauvres. Ni spécialement doués, ni spécialement mauvais, tout comme son personnage principal. Une Amérique de classe moyenne où le jeune Marcus refusera de « s’intégrer », changera deux fois de chambre et de coturne, refusera les relations rapides et inconsistantes que les autres étudiants ont avec les filles, refusera de soulager ses parents en menant une vie normale telle qu’ils l’entendent. Eux par crainte de le voir s’isoler ou se fourvoyer, selon leurs peurs du moment, lui par obstination et entêtement.

 

Des refus qui, à l’époque, sont perçus comme une difficulté à s’intégrer, comme une impossibilité à se fondre dans la masse et devenir un membre à part entière de la communauté.

 

Épouser la communauté, se fondre dans le moule, ce refus des conventions, loin pourtant d’une attitude révolutionnaire et provocante, mènera Marcus indirectement dans les tranchées qu’il veut fuir. Marcus personnage touchant et parfois obtus, farci de certitudes auxquelles il ne voudra jamais déroger.

 

Un roman profondément humain, que Philip Roth écrit avec son style toujours aussi fluide et agréable. Tout s’enchaîne, se suit et l’on accompagne Marcus avec empathie, en souriant parfois de ses indignations tellement légitimes bien que d’une candeur parfois touchante. Mais l’Amérique est vorace. Elle dévorera cet enfant qui n’était, quoiqu’en disent ses parents, amis ou doyens, ni rebelle ni coupable.

 

 

Indignation, Philip Roth

Gallimard du monde entier, septembre 2010, 195 pages

 

 

 

 

 

 

 

« Il y a, semble-t-il, un certain nombre de choses que vous n’avez jamais entendues dire de vous, répondit-il. Mais jusqu’ici, vous viviez chez vous, au sein de la famille de votre enfance. Maintenant vous êtes un jeune adule, indépendant, au milieu de mille deux cent autres jeunes adultes, et ce que vous devez apprendre, ici à Winesburg, à part les matières que vous étudiez, c’est à vous entendre avec les autres et à montrer de la tolérance à l’égard de gens qui ne sont pas une copie conforme de votre propre personne. »

 

11/10/2010

Les anonymes - RJ Ellory

ellory.jpgWashington. Quatre femmes assassinées, battues à mort : l’inspecteur Miller se charge du dossier et ses investigations le mènent petit à petit à poursuivre John Robey, qui semble connaître bien des choses sur les quatre meurtres.

 

Ce n’est plus la confession d’un tueur à gages de la mafia que nous rencontrons dans Les anonymes, mais celle d’un ancien agent de la CIA. Pourquoi cette confession ? Est-il toujours en activité ? Comme dans Vendetta, la construction du roman est faite d’une alternance de récits : l’enquête de Robert Miller, d’une part, racontée à la troisième personne du singulier et le récit de John Robey, raconté à la première personne.

Ces deux hommes vont s’affronter ; affrontement / fascination donc entre un flic et son « ennemi » qui sème sans arrêt le doute : Robey manipule Miller, mais pourquoi ? Que veut-il réellement ? Est-il l’assassin ?

 

Le lecteur l’apprendra petit à petit tout au long des 688 pages que compte le roman. La mafia n’est plus le cadre du roman : la CIA, ses agissements, ses zones d’ombres, ses guerres secrètes et financement occultes sont le cadre dans lequel Ellory enferme le lecteur jusqu’au final très page turner.  

Un final très page turner et une narration habile, qui visse le lecteur à l’histoire : Ellory peint ses personnages avec justesse et embarque le lecteur dans son roman sans difficulté. Pour autant, un gros bémol apparaît rapidement : le thème manque cruellement d’originalité (la CIA est totalement corrompue, les guerres en Amérique du Sud couvrent le trafic de drogue, Kennedy assassiné par la CIA, l’attentat raté contre Reagan était une mise en scène, ce n’est pas le Président qui gouverne mais la CIA …). Tout cela a déjà été largement exploité et ne surprend personne. De même, le récit de Robey, s’il est bien écrit, tombe parfois dans le cliché attendu et inutile (pourquoi l’affubler d’une histoire parentale lourde qui n’apporte rien tout comme le cancer de Catherine Sheridan ?). 

Au final, Les anonymes, s’il ne m’a pas déplu, loin de là, me laisse quand même légèrement frustrée et désapointée. Un cru correct qui plaira sans aucun doute aux amateurs de thriller politique, mais qui est en deça de Seul le silence et surtout de Vendetta.

 

Les anonymes, RJ Ellory

Sonatine, Octobre 2010, 688 pages

06/10/2010

Petite sœur, mon amour – Joyce Carol Oates

oates.jpg« Sous-estimer le goût des américains ne vous mettra jamais sur la paille. »

 

 

Au commencement il y avait JonBenet R., célèbre mini miss assassinée un soir de Noël 1996. Une affaire réelle dont Joyce Carol Oates s’est inspirée pour écrire Petite sœur mon amour.

 

Un fait divers, un meurtre sordide jamais élucidé, un mini miss América assassinée devenue martyre culte d’une populace américaine avide de tabloïds et de sensationnalisme.

 

Petite sœur, mon amour, ou l’histoire de Edna Louise Rampike, patineuse hors pair devenue dès sa première compétition, à 4 ans, Miss Bout de chou sur Glace 1994. Edna Louise poussée par sa mère, managée par sa mère, coachée par sa mère, vampirisée par sa mère. Edna Louise mise sur des patins parce que Skyler, son frère aîné, n’avait pas su patiner ni faire de la gymnastique sans se casser une jambe. Edna Louise mise sur des patins parce que Betsey, sa mère, avait vu sa carrière de patineuse avortée dans sa jeunesse. Edna Louise rebaptisée Bliss, parce que Edna Louise n’est pas un prénom de star. Bliss / félicité convenait tellement mieux. Bliss / félicité sonnait tellement mieux dans cette société de miroirs et de fantasmes refoulés et vécus au travers elle par une mère à la fois frustrée et vorace.

 

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30/09/2010

Les jeux de la nuit – Jim Harrison

harrison.jpgSarah, Chien Brun, Samuel. Trois paumés, trois personnages qui vivent en dehors des normes et en marge de la société. Trois personnages, trois nouvelles d’une centaine de pages chacune, dans lesquelles Jim Harrison raconte des histoires de solitude et l’impossibilité de s’insérer pour les marginaux.

 

Sarah, la première héroïne (La fille du fermier) est ballottée depuis le déménagement de ses parents dans le Montana. Avec un père mutique, une mère bigote qui finira par quitter sa famille pour suivre un homme croisé dans un bar, Sarah se lie d’amitié avec Tim, un vieil homme de 70 ans. Elle sera violée (ou sexuellement agressée) et cherchera par tous les moyens à se venger, dût-elle y gâcher sa vie.

 

Chien Brun, le personnage de la deuxième nouvelle (Chien Brun, le retour), déjà croisé par les lecteurs de Jim Harrison, promène son obsession pour le sexe et sa marginalité au Canada. Personnage à la fois touchant (père d’une petite fille handicapée qu’il refuse de laisser dans un institut) et agaçant (obsédé, immature, alcoolique), c’est encore un personnage qui survit en dehors des tracés sociaux, et poursuit son chemin en dépit de ses problèmes.

 

Samuel, le troisième personnage (Les jeux de la nuit), a été mordu par un colibri puis par un jeune loup. Il en gardera des symptômes d’une maladie rare et souffrira de lycanthropie. Toute sa vie, il tente de vivre avec ses symptômes et s’isole à chaque pleine lune pour laisser libre cours à sa violence.

 

Des marginaux, donc, qui ont été abîmés par la vie,  brisés par les autres (Sarah), incapables de s’insérer (Chien Brun) ou qui font face à la maladie (Samuel), que Jim Harrison dépeint à la fois sobrement (pas de pathos, juste un état de fait) et avec justesse. Une certaine distance qui, loin de rendre l’empathie impossible, efface tout attendrissement inutile et rend simplement le constat lucide : l’impossibilité de vivre « comme les autres » et les difficultés à affronter la vie pour les personnes « asociales ».

 

Mais l’asociabilité n’est pas vécue comme un poids. Sarah, Chien Brun et Samuel s’efforcent d’avancer, les uns en utilisant la lecture et la musique comme un apprentissage de la vie et du monde (Sarah ou Samuel), les autres en refusant de tomber dans la norme et de satisfaire aux bienséances (Chien Brun). Autour d’eux, d’autres abîmés, d’autres marginaux qui les aideront à avancer ou les accompagneront dans leurs errances. Errances car ces personnages changent de lieu de vie, ne peuvent rester au même endroit et continuent de chercher, en voyageant, en déménageant, en allant au hasard des rencontres, un lieu où ils trouveront si ce n’est l’apaisement tout au moins un endroit où ils pourront vivre, tout simplement, en paix avec eux-mêmes ou les autres. Tous ces changements de lieu donnent l’occasion à Jim Harrison de décrire les paysages américains, du Montana, du Texas… ou européens, Samuel, le personnage des « Jeux de la nuit », voyageant à travers l’Europe.

 

Si « les jeux de la nuit » peut paraître sombre et pessimiste, il n’en garde pas moins une lueur d’espoir ou de rédemption, chacun trouvant au final un consensus avec leurs traumatismes, un moyen de vivre avec, de les surmonter et de grandir, chacun à sa façon.

 

 

 

Les jeux de la nuit, Jim Harrison

Flammarion, septembre 2010, 334 pages

 

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Billet également en ligne sur les Chroniques de la rentrée littéraire.

27/09/2010

Bifteck – Martin Provost

Bifteck, c’est l’histoire d’André, boucher fils de boucher né à Quimper dans la boucherie familiale.Bifteck.jpg Fin boucher et amateur de chair tendre, André prend l’habitude, quand l’heure est venue pour lui de servir les dames (alors que leurs maris se battent au front de la première guerre mondiale), de proposer à l’élue du moment le meilleur morceau : l’araignée. L’élue recevra, en prime et pendant la pause déjeuner, les honneurs du jeune homme. Mais la guerre prend fin et ces dames vont devoir abandonner le fruit de leurs amours illicites. André devient, à seize, l’heureux papa de sept enfants avec lesquels, plus tard, il embarquera pour les Etats-Unis.

 

Gentillet roman qui commence comme un fable alléchante et carnivore, dans lequel les bretonnes esseulées même pas veuves éplorées se consolent dans les bras d’un jeune étalon. C’est sympathique, les mots rebondissent et rissolent au gré des métaphores bovines et autres jeux de mots carnassiers. On s’amuse un peu, on sourit de temps en temps, en attendant qu’il se passe un événement déclencheur « d’autre chose » et se demandant où tout ça va mener, parce que tout ça est bien mignon, mais bon…

 

Mais la fuite d’André et sa marmaille, alors qu’ils embarquent dans un cornu de fortune vers la terre promise et surtout l’Amérique (il faut bien fuir les maris énervés, d’autant qu’André, devenu père aimant, ne veut plus être amant), tourne à la farce allégorique… et, pour le coup, m’a laissée sur ma faim. L’épilogue en forme de clin d’œil ou de retournement se devine rapidement et s’il peut faire sourire, ne tient pas au ventre et laisse un arrière goût d’inachevé en bouche.

 

 

 

Bifteck, Martin Provost

Phebus, août 2010, 125 pages

 

 

 Les avis de Tamara et Brize

 

Egalement en ligne sur le site des Chroniques de la rentrée littéraire. Merci Abeline !

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