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24/05/2010

Cher amour – Bernard Giraudeau

De l’amour et des voyages, de l’être idolâtré et des personnages croisés au fil des étapes, bien ancrés, eux, dans une réalité giraudeau.jpgquotidienne, Bernard Giraudeau se plait à mélanger les genres.

 

Le narrateur, que l’on reconnaîtra rapidement comme le comédien lui-même, écrit à une femme rêvée, fantasmée. A cette femme imaginaire, amie ou amante, confidente et partenaire, il écrit ces lettres comme un parchemin qui se déroule et d’où surgissent au fil des escales, l’Amérique du Sud,le Viet Nam, la Corée, la Thaïlande… Il raconte. Les hommes et femmes, singuliers, rencontrés, avec lesquels il fait un bout de chemin, ceux qu’il croise et accompagne, ceux qu’il aperçoit, brièvement, et dont il invente la vie, la douleur ou l’amour. Pourquoi écrit-il ? Pour parler, se confier, avoir au fil de ses voyages un être toujours présent à ses cotés ?

 

 « Je ne sais où vous serez, mais je devine déjà votre intérêt pour ces voyages, ces mots, ces aveux parfois. Peut-être vous mentirais-je un peu, mentir un peu c’est être très près de la vérité, mentir beaucoup serait m’en éloigner. Avec le temps l’espace entre vérités et mensonges se dissipe doucement et vous me pardonnerez si parfois j’ai repoussé cette frontière pur être au plus près de l’indicible. Je soupçonne votre sourire à certains passages, votre joue légèrement froissée, appuyée sur votre main, l’autre tournant lentement les pages, sans voracité, laissant un doigt sous la précédente comme si vous alliez la relire, mais que vous abandonnez pour la suivante. Je vous espère parfois jalouse, un peu mordue par les mots, mais jamais douloureuse. Je vous aime depuis si longtemps, depuis avant le début, voyez vous. Ce récits sont des voyages au pays des hommes. Voyager, on n’en revient jamais. Je vous écris pour prolonger l’instant, en garder une trace, tordre le cou à la fugacité, à l’oubli, l « l’impermanence », ceci sans succès bien sûr puisque c’est vouloir figer l’éphémère, et j’aime l’éphémère, nul n’est parfait. »

 

En guise de pause, le narrateur intercale régulièrement des souvenirs de théâtre, la douleur et la joie de se laisser envahir par un personnage, de sentir l’autre s’immiscer en soi, d’abord difficilement puis de plus en plus naturellement, jusqu’à ne faire plus qu’un. Et quand ce personnage est devenu part entière du narrateur (ou est-ce l’inverse, là réside en partie la grâce, la difficulté de ce métier), l’angoisse, la terreur indicible qui vous noue le ventre, vous broie les tripes avant chaque représentation pour vous laisser vidé, transi, après la représentation.

 

« J’aime le rideau ouvert sur le vide d’une salle pour être le meilleur acteur au monde. Je suis souvent très bon seul devant ma glace, mais seul sur une scène devant un théâtre vide, je suis le roi des planches. Je peux frotter l’archet sur toutes les cordes vocales, prendre la mesure de l’espace, être en parfaite harmonie et me préparer à un nouvel accord dès que la salle sera pleine. Une salle vide est un théâtre à marée basse. En pleine lumière ce sera autre chose et tu auras moins d’assurance, petit bonhomme. Je vole ces moments, ces émotions, et je m’approprie ces instants que nul autre ne vit avec moi. Je garde fertile ce long fragment de jouissance pour la représentation du soir, afin de donner cette dimension lors de la mise en vie du spectacle. Je veux sacraliser tout cela quand les trompettes de lumière éclatent sur la scène. Je crois que j’aime le théâtre. Je l’ai cru longtemps illusoire, mais il est acte poétique, acte de vie en pleine conscience. La vie est absolument, indéniablement sacrée. »

 

 

Il y a une grâce lumineuse dans l’écriture de Bernard Giraudeau. Son récit est plein de poésie et pourtant jamais il n’en rajoute, jamais il ne tombe dans un style grandiloquent et lourd. L’équilibre est fragile, ténu, mais toujours ciselé, toujours retenu. Probablement grâce à la sincérité qu’il met dans ses mots, à l’humilité que l’on y sent. Ce narrateur qui se confie à cette femme imaginée (comme on parle à un être qui, n’existant pas, ne vous jugera jamais et vous écoutera en toute simplicité et empathie) offre ces récits comme un cadeau spontané, une invitation à voyager avec lui et découvrir le monde au travers ses yeux. Parfois les récits deviennent lassants, je suis restée à terre à plusieurs reprises, m’enlisant dans ces histoires du bout du monde, car le ton prend parfois des allures de litanie. C’est le seul bémol que je mettrai au roman. En revanche, toutes les escales théâtrales m’ont touchée, Bernard Giraudeau invite les personnages qu’il a interprétés à faire partie du voyage, un autre voyage certes mais un éloignement quand même, une évasion dans un autre univers où le réel n’aura pas prise.

 

De l’amour et des voyages, du théâtre et de l’amour. Un beau roman, malgré quelques longueurs.

 

 

 

 

 

Cher amour, Bernard Giraudeau

Points, 303 pages, Mai 2010

 

Chronique également en ligne dans la rubrique "La toile en parle", sur le Cercle Points. Merci !

 

 

 

L'avis de Erzebeth: "Cher amour est un roman à la beauté sincère; et ses imperfections le rendent encore plus attachant, plus humain. C'est un roman qui donne envie d'ouvrir les yeux sur ce qui nous entoure (un roman qui, accessoirement, donne très envie de visionner les documentaires tournés par Bernard Giraudeau), un roman qui pince et qui caresse à la fois".


Celui de Leiloona : "En somme, voici un récit de voyages mobiles et immobiles, l'ensemble illustrant une belle histoire d'amour. L'amour qui n'est autre qu'un transport amoureux aussi"

 

Et celui de Essel : "Toutefois, l'absence réelle d'intrigue, de véritable fil linéaire, conjugué à l'effet patchwork provoqué par ce mélange peuvent empêcher de se laisser totalement emporter par la lecture de ce nouveau texte".