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06/12/2010

L’homme que vous aimerez haïr – Joséphine Dedet

dedet.jpgIl  était outrancier, menteur, sadique, provocateur, précurseur, cruel, probablement visionnaire, certainement génial. Il est né juif en 1885, a émigré en Amérique en 1906, changé d’identité, troqué son Stroheim judaïque contre un Von Stroheim bien plus catholique. S’est inventé une lignée nobiliaire, une mère dame de compagnie à la cour de l'Empereur. A renié sa famille juive, son père modeste chapelier autrichien. A toujours élucidé les questions sur son parcours, largement édulcoré son expérience dans l’armée autrichienne, émigré en Amérique pour réinventer sa vie, toujours utilisé les femmes, a réussi à convaincre D.W. Griffith de l’embaucher, est devenu acteur, metteur en scène, a scandalisé, outré, offusqué, choqué.

 

Lui, c’est Erich Von Stroheim, donc, né Erich Oswald Stroheim à Vienne. Une personnalité hors normes dont Joséphine Dedet s’empare dans une fiction basée sur des faits réels (le tournage du Bourbier, en 1928, avec Gloria Swanson, alors queen_kelly.jpgmaîtresse de Joseph Kennedy. Le film est par ailleurs sorti sous le nom de Queen Kelly, Stroheim réalisateur en aura été évincé par la star, et s’en tiendra, avec l’apparition du cinéma parlant peu après sa ruine, à son métier d’acteur).

 

Le bourbier, donc, ou celui dans lequel s’empêtrent Von  (surnom donné au réalisateur), Gloria Swanson, productrice et actrice principale du film, et Jo Kennedy, amant de cette dernière. Il ne s’est pas lancé encore en politique, même s’il rêve pour son aîné, estroheim.gifJo Junior, d’un mandat présidentiel. L’avenir, s’il lui enlèvera son poulain dans un accident d’avion, lui donnera quand même ce dont il rêve trente ans plus tard).

 

Gloria, Von, Jo. Trois personnalités hors du commun réunies dans un roman qui plonge le lecteur dans l’ambiance étouffante qui règne sur le tournage. Von ne rêve que de provocation, Swanson d’un film à son unique gloire, Jo d’accroître encore et toujours sa fortune.

 

Trois personnages certes, et même un quatrième qui apparaîtra au milieu en la personne de Rose Kennedy, épouse largement cocufiée mais toujours maîtresse d’elle et de sa famille, probablement tout aussi tireuse de ficelles que son arriviste de mari.

 

Trois personnages dont Von, Erich von Stroheim, narrateur de cette fiction. Au fil de ses souvenirs, évoqués en alternance du récit du tournage, on découvre un homme provocateur au cynisme cinglant. Von reçoit des lettres anonymes qui menacent de révéler son imposture et son passé. Swanson reçoit elle aussi des lettres de son père, lettes anonymes qui menacent détruire l'image de la star. Si l’intrigue en elle-même n’est pas réellement passionnante et plutôt légère (qui écrit ces lettres anonymes ? La révélation finale sera d’ailleurs légèrement décevante), l’intérêt du roman tient au personnage passionnant de Stroheim, évidemment, personnage précurseur et manipulateur dont le lecteur suivra les pensées iniques et l'ironie mordante en avance sur leurs temps (avec peut-être un regret : les trois mariages de Stroheim sont à peine évoqués). Que ce soient Stroheim, Jo Kennedy ou Gloria Swanson ou même Rose Kennedy, tous se sont perdus dans leurs propres miroirs : la star de cinéma terrifiée par le temps qui passe et terrorisée à l'idée que son image soit ternie par des révélations ou une scène trop choquante pour l'Amérique puritaine, l'homme d'affaire obnubilé par la réussite et l'argent, la bourgeoise trompée qui tient avant tout à sauver les apparences, et surtout, surtout, le réalisateur décadent et mythomane, seul personnage, au final, aimable, malgrè ses provocations et le mépris qu'il porte à ses semblables. 

 

En ces temps où le cinéma parlant menace le muet, où la censure muselle toute velléité de provocation, ces trois personnalités explosives évoluent sur fond de puritanisme américain des années 30 et de déchéance à venir. Que ce soit la star (Swanson) face à ses concurrentes (Mary Pickford) qui voit dans un film un piédestal qui ne doit servir que sa propre gloire, un amant  insolent qui ne rêve que d’argent (Jo Kennedy) ou un réalisateur viscéralement haïssable certes, mais au final réellement fascinant (Stroheim), « L’homme que vous aimerez haïr » est une fiction réussie aux dialogues percutants et acérés.

 

 

 

« Assis devant ma glace, je me couvre le visage de poudre, comme pour le faire disparaître. Je m’efface derrière mon personnage. C’est lui, qui, tous les jours, a le dessus. Je souris de me voir ainsi fardé. J’ai toujours prétendu que je ne me maquillais jamais. Or tout le monde me voit le faire sans songer à m’objecter cet argument. J’affirme, et nul ne contredit. Ma logique l’emporte que le bon sens, mon mensonge sur la vérité des autres. Je les fais douter d’eux-mêmes et de leur raison. Je suis un génie de l’apparence. Je ne me serais pas contenté de créer mes scénarios, j’aurai inventé ma propre vie, tel l’oiseau moqueur des contes pour enfants. Et ce n’est pas un vilain corbeau qui me fera chuter de ce perchoir d’où je regarde le monde. Je chante ma chanson, libre à chacun de me croire. Et comme je chante juste, personne ne me prendra en défaut. »

 

 

 

L’homme que vous aimerez haïr, Joséphine Dedet

Belfond, novembre 2010, 260 pages

 

stroheim sunset blvd.jpg

 

 

 

Sunset Boulevard, tourné 22 ans plus tard, avec Gloria Swanson et Erich von Stroheim

28/08/2009

LE ROI DU CINEMA MUET - INDRAJIT HAZRA

Nous sommes à Calcutta au début du vingtième siècle. Le jeune Abani Chetterjee voit la carrière de son père, fonctionnaire deshazra.jpg Chemins de Fer Indiens, brutalement interrompue après un stupide incident. L’arrivée de son oncle au sein du foyer familial va lui ouvrir les portes du bioscope indien, encore frémissant, tout juste né et prenant peu à peu la place du théâtre auprès des spectateurs.

Le jeune Abani deviendra technicien, souffleur, puis enfin acteur de ce nouvel art tout juste balbutiant quoique encore muet : le cinéma (bioscope, donc).

 

De la carrière d’un jeune candide devenu étoile montante du cinéma, la vie pleine d’entrain de Calcutta, la montée du nationalisme en Inde, à travers la carrière ascendante d’Abani, nous voici plongés dans une fable agréable nous racontant la naissance puis la chute d’un acteur adulé.

 

C’est amusant, notamment les nombreux passages sur le métier de comédien, souvent tourné en dérision (non pas le métier lui-même, mais dans l’approche que Abani en a, totalement dépassé par son succès, ou celle des producteurs), c’est intéressant du point de vue historique (naissance du cinéma muet, approche des industriels et des spectateurs vis-à-vis de ce nouvel art vis-à-vis du théâtre, montée du nationalisme). Les chapitres sont entrecoupés d’ « Entractes » qui nous plongent dans des scenarii souvent édifiants (le récit du tournage du « Trou noir de Calcutta est assez drôle et nous montre bien comment un cinéaste peut assaisonner l’histoire pour la rendre vendable, donc bankable), l’histoire de ce jeune homme est touchante, mais, en lisant certains critiques sur des sites anglo-saxons, évoquant nombreux jeux de mots et allusions historiques précises, je ne saurais dire si la traduction ne reflète pas les jeux de mots ou si je manque de connaissance en histoire de l’Inde : j’ai passé un assez bon moment, ai apprécié la caricature d’un nouveau bioscope se voulant commercial, quitte à vendre du sein pour faire venir le public, mais je ne crierais pas au chef d’oeuvre non plus.

 

 

Leiloona en parle aussi aujourdhui.

 

 

 

  

Le roi du cinéma muet – Hindrajit Hazra

Le cherche midi, Août 2009, 370 pages

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23/07/2009

SI LOIN DE VOUS – NINA REVOYR

Jun Nakayama vit sereinement dans les hauteurs de Los Angeles. Ancienne star du cinéma muet, Jun est reclus dans ses siloindevous.jpgsouvenirs, rempli de nostalgie pour cette époque lointaine : Jun a soixante-treize ans. Le jour où un jeune journaliste le contacte pour un interview, Jun accepte et va replonger dans le passé. Le jeune homme lui demande vite pourquoi il a quitté le devant de la scène au début des années 20 et évoque un vieux scandale qui avait ébranlé Hollywood, le meurtre d’un réalisateur, jamais élucidé. Jun replonge dans ses souvenirs et fait revivre un pan de sa vie qu’il avait soigneusement rangé.

 

 

C’est un livre à plusieurs facettes : les jolies, celles qui se lisent avec plaisir, font miroiter les ors anciens et joliment surannés du cinéma muet : on plonge dans cette époque révolue, celle des acteurs qui faisaient tout passer par le regard, l’expression du visage, la gestuelle. Celle des plateaux de tournage où le cinéma était un art sacré pas encore galvaudé par du marketing outrancier. On s’enfonce aussi dans la montée du racisme anti-oriental et l’ostracisme sous-jacent vis-à-vis des étrangers (« C’est un film dont tout le monde va parler, affirma le Herald Examiner. L’alchimie entre Nakamaya et Banks est électrique, Nakayama parvient brillamment à traduire la bestialité inhérente à la nature des orientaux. »). Les propos sur le travail d’acteur m’ont bien entendu beaucoup plu et sont toujours justes («  Car passé les premiers moments de gêne, je me rappelai ce que c’était qu’habiter un rôle, que devenir un être qui, jusqu’à cette minute, n’avait existé que sur le papier et de le rendre réel aux yeux du monde. »).

 

D’autres facettes sont plus ternies : le style est assez monotone, et, bien que l’histoire ne soit pas déplaisante, il manque de vivacité. Certes, nous sommes dans un roman nostalgique, mais j’ai manqué, notamment au milieu du livre, de bailler aux corneilles. Quant à l’histoire, encore une fois pas désagréable, elle ne présente que peu d’intérêt, le personnage de Jun est à la fois touchant et agaçant, revenant sans cesse sur ses Immenses Qualités d’Acteur, son Succès Mérité et le manque de reconnaissance dont il souffre depuis des années. Quant au meurtre et sa « résolution », ils permettent de retenir l’attention mais ne sont pas passionnants : Jun sait tout sur ce meurtre, lâche petit à petit quelques bribes qui, quand elles seront découvertes et assemblées pour le lecteur, se révèlent finalement décevantes.

 

Au final, un roman nostalgique parfois tout en finesse, parfois soporifique.

 

Si loin de vous, Nina Revoyr

Phebus, 384 pages, mai 2009

 

 

Clarabel a adoré et trouve « que l’intrigue tient en haleine et éblouit », Cathulu l’a trouvé charmant, bien que « la narration s’essouffle au bout d’un moment ».

 

 

Lu grâce à « Chez les filles ».chezlesfilles.jpg