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28/05/2010

Nage libre – Nicola Keegan

« S’arracher à l’emprise terrestre revient à en apaiser la morsure »

 

 

C’est juste l’histoire d’une fille, Philomena, qui nageait comme un poisson.

 

keegan.jpgElle nageait comme un poisson, l’eau était son élément, son deuxième corps, son âme, son centre névralgique, son point d’ancrage. L’eau, c’est l’état de grâce, l’état du bonheur, c’est l’océan dans lequel s’immerge Philomena pour oublier le reste, la mort de sa sœur Bron, puis celle de son père, peu de temps après, comme s’il avait voulu noyer son chagrin dans l’immensité du ciel (il pilotait un avion, écrasé sans raison apparente).

 

L’eau, c’était oublier sa sœur Roxanne et sa toxicomanie, sa sœur Dot et sa bigoterie, sa mère à demi-folle de chagrin, de solitude, de désespoir.

 

L’eau, c’étaient les médailles d’or aux Jeux, les capacités physiques hors du commun, les records du monde pulvérisés, c’était les amies nageuses, les amies d’enfance, les petits amis. L’eau c’était la vie de Philomena, cette grande bringue poussée trop tôt, réglée trop tard, lâchée dans un monde qu’elle n’arrivait ni à comprendre ni à intégrer.

 

 

Que dire d’autre ? C’est juste l’histoire d’une fille à la fois simple (élevée dans le Kansas et les bondieuseries) et très complexe (comment se construire après les morts successives de sa sœur et son père, comment rester normale quand on vit pour en nageant cinq heures par jour, quand on voit le monde à travers le prisme flou de l’eau, l’eau, toujours de l’eau). Philomena est attachante, chiante, c’est une connasse de premier plan (« Chaque être humain traverse une phase critique lors de laquelle il se comporte en connard fini – à l’exception notable des connards à temps plein, les connards professionnels. Je suis devenue une connasse de première catégorie, ce que j’ignore encore tant la connerie émousse toute autocensure, toute empathie, toute faculté d’admettre que l’on se ment à soi-même. Je snobe des gens que je connais parfaitement, tourne le dos à des choses qui me sont pourtant essentielles, prétends jouir d’objets rares que je ne possède pas, fais mine d’avoir radicalement changé en restant exactement la même. »). Son parcours est exceptionnel et pourtant elle reste, quelque part, une fille de la campagne, qui contemple le monde, sa vie, son entourage avec beaucoup de lucidité.

J’ai aimé sa rage de vaincre, son obsession de la victoire, du record à battre, sa concentration, j’ai aimé sa soif d’apaisement, sa capacité à s’analyser et analyser les autres, sa capacité d’autodestruction et de reconstruction, sa façon d’être déboussolée, de se perdre, d’errer sur les chemins de sa vie, de toucher le fond pour essayer de remonter à la surface. (« Le passé c’est le passé, maman,  l’avenir c’est l’avenir, mais à l’intérieur, tout coexiste.».

 

Ce roman, je l’ai dévoré, ai eu du mal à le lâcher, ai annoté des dizaines de pages, souligné des passages que j’aurais voulu copier ici, avant de me rendre compte que Cuné les avait déjà notés (allez voir, ils sont tous superbes, j’adore le coup de la psychologie à l’envers, c’est imparable, je le fais souvent). J’ai tout aimé, le style limpide, la lucidité de Philomena, son histoire. J’ai aimé cette famille disloquée.

 

Cuné disait il y a du Pat Conroy dedans. Oui, on peut dire ça.

J’ai aussi pensé à Dirk Wittenborn et  « Le remède et le poison ».

 

Parce qu’au-delà de l’histoire d’une nageuse qui finira par tout ficher en l’air, il y a une histoire de famille et de souffrances partagées ou au contraire soigneusement dissimulées, il y a des larmes et de rires, des affections (entre sœurs, entre amies d’enfance) il y a le temps qui passe et qui jamais n’altère les sentiments, même si parfois il les tord, les distend ou les lamine. En fait, ils sont toujours là, tapis au fond de Philomena, attendant qu’elle apprenne enfin à vivre avec, à s’apaiser.

 

Excellent, tout simplement.

 

Nage libre, Nicola Keegan

Editions de l’Olivier, mai 2010, 425 pages

traduit (excellement) de l'anglais (Etats Unis) par Madeleine Nasalik

 

 

L’avis de Cuné, ô combien captivant, puisque je me suis précipitée en librairie après l’avoir lu,

Et celui de Cathulu, qui l'a relu deux fois tant elle a aimé :)

 

 

 

« Dot affronte en secret les traquenards psychologiques que son mari, qui restera pour nous un parfait inconnu, tend sur son chemin, affirmant qu’il incarne son unique bouée de sauvetage au milieu d’un océan démonté. Au monde elle présente un visage résolument rationnel et une coiffure impeccable mais, à la maison, sa personnalité flanche, chancelle. Quand il se montre gentil, elle s’évapore en pétillant comme des bulles dans une coupe en cristal ; quand il referme la porte d’une certaine façon, elle se liquéfie sur place et inonde le parquet, paralysée, invisible ; quand il la scrute, les traits indéchiffrables et avec un calme souverain, elle se fige en un bloc de glace opaque et seul un sourire peut la libérer, faire fondre son corps de soulagement. »