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11/05/2010

La passerelle - Lorrie Moore

Tassie a vingt ans. Fille d’agriculteurs, elle quitte son Dellacrosse natal dans le Midwest, pour Troie, la grande ville où elle est inscrite à passrelle.jpgl’université. Pour financer ses études, elle est engagée comme baby-sitter par une famille qui va adopter une petite fille métisse.

 

Je résume à peine ce roman, tant l’histoire pourrait paraître simple, voire basique. L’intrigue, oui, est réduite à peau de chagrin : une jeune fille est employée par une famille pour garder cette petite fille, issue d’une mère porteuse. Les parents sont blancs, la petite fille métisse. Mais, à travers cette histoire, à travers Tassie, très « fille de la campagne venue à la ville, qui découvre la vie des autres étudiants », il y a une multitude de thèmes, de sujets, de références à la société américaine (pas celle de New York, pas celle de Californie, pas celle des guettos où la drogue et le sexe sont le quotidien des jeunes), que Lorrie Morre aborde et révèle avec un sens inné de la mise en exergue par effleurement, par allusions voilées, le tout en déroulant son récit tranquillement. Du travail d’orfèvre donc.

 

J'ai beaucoup aimé cette jeune  candide (mais pas gourde) qui découvre ce que le monde et les gens peuvent avoir de triste et de vain. Elle n’est pas naïve, Tassie, mais fine observatrice des âmes qui l’entourent. Elle regarde, écoute, absorbe. Ne juge pas. Constate.

 

A travers ses yeux, Lorrie Morre dresse le portrait de ces américains des classes moyennes (on n’est pas dans un roman sur la riche et blanche Amérique), qui adoptent un enfant. Tassie ne comprend pas leurs motivations, écoute ces jeunes femmes prêtes à donner leur bébé à naître (donner, et non pas vendre, donc, un cadeau « de prix » étant l’équivalent hypocrite que suggèrent les intermédiaires). Pourquoi ? Il y a des mères droguées oui, mais aussi des jeunes femmes un peu paumées, mères en devenir d’un enfant qu’elles n’ont pas voulu.

 

Heureusement (?) , des familles sont prêtes à tout pour arborer elles aussi le point culminant de la socialisation : l’enfant, qu’on affichera comme symbole d’une vie réussie. Et si l’enfant est noir, ou métisse, c’est encore mieux, on montre ainsi son ouverture d’esprit, sa tolérance, sa capacité à dépasser les clivages raciaux (« Pourrait-on s’arranger pour qu’elles jouent ensemble de nouveau ? Maddie n’a pas de camarade afro-américaine, et je pense que cela pourrait lui faire du bien »). Dans une Amérique prétendument ouverte, les préjugés restent bien présents.

 

Tassie est dotée d'un sens aïgu de l'observation, elle se place en position de recul face à la vie et aux autres pour mieux les écouter, avec ironie, lucidité mais aussi beaucoup d'emphatie. C'est une jeune fille qui parfois préfère subir, ne pas agir pour mieux se laisser flotter mais n'en reste pas moins (et finalement beaucoup plus) finement attentive au monde qui l'entoure. Derrière le rideau lisse du bonheur parfait, surjoué et interprété avec soin par ces adultes, elle découvre que se cachent les petits arrangements avec l’histoire passée. La patine, une fois écorchée, révèle les accidents et lâchetés qui sont soigneusement enfouis pour ne pas avoir à les affronter, les mensonges et omissions que l’on s’applique à refouler. Parentalité, souffrances dissimulées, racisme et préjugés ordinaires, et même jusqu’aux ravages de la guerre en Afghanistan vont contribuer à finaliser l’apprentissage de Tassie et la rendre adulte. Le bonheur est encombré de tristesses et de malheurs qu'il faut trimballer avec soi, tant bien que mal.

 

C’est un roman tout en subtilité, au ton lucide, et désabusé, parfois ironique et toujours sincère. Un roman d’observation réaliste et très finement ciselé.

 

 

Et, pour finir, parfois un personnage me fait immédiatement penser à quelqu’un. Et, de ce fait, je continue ma lecture avec l’image à la fois précise et floue de cette personne, qui donne son visage au personnage. Ici, Erzie a été ma Tassie. D’une façon tellement claire, tellement évidente ! Yep, ici, Tassie a pris le visage de Erzie. Et croyez moi, c'est un compliment :) 

La Passerelle, Lorrie Moore

Editions de l'Olivier, avril 2010, 368 pages

 

 

Les avis de Cathulu et Aifelle. Et un grand merci à Cuné pour le prêt !