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28/06/2010

Manhattan Transfer - John Dos Passos

« Je crois que cette ville est pleine de gens qui veulent des choses inconcevables… »

dospassos.gifC’est particulier, Dos Passos. C’est même assez troublant. On s’y perd, on lâche le fil, on le retrouve, on essaie de ne pas se laisser distancer alors on s’accroche et on se retrouve embarqué dans un flux de personnages et d’histoires enchevêtrées, imbriquées comme une pelote de laine avec laquelle aurait joué un chat facétieux.

Et puis, de fil en aiguille, on finit par être pris dans la trame, on s’attache aux maillons, on s’accroche et on est finalement bien content d’avoir pris part au voyage.

Pour l’histoire, ou plutôt les histoires, ce sont des gens, des hommes, des femmes, des aisés, des ambitieux, des révoltés, des migrants ou des déshérités, tous obnubilés par le désir de réussir en ce début de vingtième siècle. Réussir une carrière, une affaire, une vie. En changer, aussi. Réussir et trouver ce qu’ils cherchent. Pour l’un, ce sera faire fortune, pour l’autre une carrière théâtrale, pour l’autre vivre libre, ou assurer l'avenir de son enfant, un avenir meilleur avec d'autres armes que celles que l'on a eu soi-même, pour d'autres trouver la reconnaissance, celle de soi, celle des autres.

Tous ces personnages se croisent, se rencontrent, se parlent. Ils s’aiment, se haïssent, se séparent et se retrouvent mais tous sont reliés par un même fil, celui du bonheur qu’ils cherchent tout simplement à atteindre. Un bonheur qui revêt des formes différentes et qui n’arrivera pas toujours.

New York est la ville de tous les possibles, dit-on. Elle est ici omniprésente. Dos Passos ne se perd pas en descriptions mais on palpe cette ville tentaculaire à chaque tournant de rue, chaque théâtre, chaque quai ou bateau. La ville enveloppe les personnages, les entoure d’un halo qui représente l’aboutissement d’un rêve pour certains ou un hydre à fuir pour d’autres. Elle est le terre-plein central sur lequel évoluent les personnages, leur point d’ancrage autant que leur source de désespoirs. Un paysage en arrière plan qui cristallise les fantasmes et les espoirs d'une dizaine d'hommes et de femmes et qui devient par là-même un personnage de premier plan.

Au travers une narration elliptique, fractionnée en autant de petites scènes qui viennent s’empiler, on passe d’un personnage à l’autre, on fait des sauts dans le temps, brutalement, au travers le cantique des cantiques ou d'autres citations évoquées, citées, parfois psalmodiées, on se perd dans un labyrinthe d’histoires, et on a l’impression, au final, d’être une de ces petites fourmis.

Et moi, être une petite fourmi new-yorkaise, ça me va très bien.

 

 

Manhattan Transfer, John Dos Passos

Folio, 505 pages, octobre 2009

Merci encore à Dasola !

09/06/2010

Brooklyn – Colm Toíbín

Irlande, années 50. Eilis est une jeune fille comme les autres. Elle vit avec sa mère et sa soeur Rose alors que leur père est brooklyn.jpgdécédé et leurs frères partis vivre leur vie en Angleterre. C’est Rose qui lui offre l'opportunité de partir vivre à Brooklyn où elle pourra travailler et étudier la comptabilité. Après une traversée en bateau, Eilis a le mal du pays mais s'intègre peu à peu et rencontre d'autres jeunes filles logées comme elle dans une pension de famille. Eilis est bénévole dans la paroisse locale, employée dans un magasin de vêtements et fréquente les communautés irlandaises et italiennes très présentes dans ce coin de New York. Elle rencontre Tony, fils d’immigrés italiens.

 

 

Il y a des romans qui sont dans l'action, qui déroulent les vies de leurs personnages en les argumentant à coups de rebondissements et d'événements sensés signifier chaque étape importante de ces vies. Il y a d'autres romans qui tissent leurs histoires sur des petits faits et gestes, des pensées disséquées et n'en sont que plus passionnants. Brooklyn est de ceux là.

 

Pourtant, les choses n'étaient pas gagnées pour moi dans la première partie et, contrairement à Cuné, lire Brooklyn en anglais m'a au début laissée dans une position d’observatrice plus ou moins indifférente si ce n’est légèrement ennuyée. Tout est pourtant parfaitement compréhensible, la langue et le style sont tout à fait abordables. C'est petit à petit, lentement mais sûrement, que je me suis laissée happer par Eilis et suis entrée en totale empathie avec elle.

 

Parce que Colm Toíbín, l'air de rien, détaille avec une précision quasi entomologique les moeurs de ces jeunes filles qui acceptent ce que les années 50 leur réservent : travailler, un peu, puis se marier, fonder une famille et s'y consacrer ; quelques bals, quelques amourettes dont la seule finalité est de rentrer dans la norme en fondant un foyer.

 

Eilis ne conteste en rien ce futur, elle s'y prépare en toute quiétude, sans se poser de questions ni chercher à précipiter les choses. Mais cette nouvelle indépendance, loin de sa mère et de sa soeur, vont lui donner l'occasion de s'émanciper quelque peu et surtout de commencer à imaginer une autre vie, où elle pourrait travailler, tout en élevant des enfants.

 

Le destin tout tracé, le poids des conventions forment un mur auquel va se heurter Eilis. Sans arrêt partagée entre désirs intimes qu'elle peine à identifier voire à assumer, ses ambitions (qui sont pourtant bien raisonnables : préparer un diplôme pour ne pas rester vendeuse, éventuellement continuer à travailler à mi-temps si elle a des enfants) et les conventions qui sont imposées par le seul poids de l'éducation et des habitudes (personne n’empêche Eilis d’étudier, personne ne lui impose une mariage), Eilis est un personnage troublant.

 

Troublant car elle est écrasée par sa propre faiblesse et pas son incapacité à exprimer ses sentiments ou points de vue. Eilis est une jeune femme qui subit, observe et se tait, incapable de s'affirmer, par faiblesse ou par peur de blesser. Mais éduquait-on les jeunes filles pour qu'elles pensent par elles-même autrement que selon un moule tout tracé ? ? A cette époque, une jeune fille ployait volontairement sous le joug des conventions sans chercher à les remettre en question.

 

On peut la trouver lâche, quelque part manipulatrice dans ses mensonges par omission, je l'ai trouvée touchante, jusque dans ses faiblesses.

 

Un roman tout en finesse, qui rappelle effectivement Richard Yates et ces auteurs anglo-saxons qui savent disséquer, explorer des pans de sociétés ou de moeurs sans inutilement se perdre dans des intrigues complexes : un tableau social dressé avec une retenue très gracieuse ; les peurs, les doutes, la complexité des sentiments y sont livrés avec une discrétion ciselée, une grande délicatesse et beaucoup d'intensité, au final. Et si dans La fenêtre panoramique de Richard Yates April Wheler était une femme de tête qui prenait des décisions, ici Eilis est faible, lâche souvent, mais toujours touchante.

 

 

 

 

Brooklyn, Colm Toíbín

Penguin, 2009, 252 pages

 

 

 

Merci à L'ogresse d'avoir partagé ce roman, et à Cuné de l'avoir fait suivre.

 

 

Et, puisqu'il s'agit d'un livre en anglais, j'en profite pour réaliser un peu du challenge de Bladelor, Lire en VO, auquel je ne suis pas inscrite, mais quand même !

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« She wrote once more to Rose, using her sister’s office address and told her how far things had gone ; she attempted to describe Tony, but it was difficult without making him sound too boyish or silly or giddy. She mentioned that he never used bad language or curse words because she thought it was important for Rose… she had made it sound as tough she were pleading for him, instead of merely trying to explain that he was special and that she was not staying with him simply because he was the first man she had met.”

08/06/2010

Sex & the city 2 – Mickael Patrick King

affiche s&c.jpgC’est pas pour dire, mais si Manhattan a largement contribué au succès de la série Sex & the City, ce n’est pas pour rien. Ce deuxième volet cinématographique, qui se déroule en partie à Abou Dhabi est donc très décevant.

 

Ici, nous retrouvons nos quatre célibattantes (ou plutôt ex célibattantes car trois d’entre elles sont mariées, mères de famille dans le cas de Miranda et Charlotte), en proie aux doutes existentiels qui assaillent les quadragénaires : concilier vie de famille et travail (Miranda), vie de femme et de mère (Charlotte) ou cap décisif des deux ans de mariage (Carrie, sans enfant et fière de l’être). Samantha, quant à elle, subit les affres de la ménopause, s’oint chaque jour de crèmes diverses et avale 42 comprimés à bases d’igname pour garder jeunesse de sa peau et élasticité de son intimité…

 

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14/04/2010

Rendez-vous chez Tiffany - James Patterson

A huit ans, Jane, comme beaucoup d’enfants, a un ami imaginaire. Il est grand comme un grand frère qu'on aimerait très fort, s’appelle Mickaël et l’accompagne partout. Avec patterson.jpgMickaël, Jane peut parler, discuter, échanger, se sentir exister alors que sa mère, Viviane Margaux, productrice réputée de Broadway, se préoccupe davantage de collectionner les maris, conserver sa taille de guêpe, éradiquer le moindre embryon de ride et surtout, surtout, se passionne pour les diamants (Viviane et Jane vont d’ailleurs tous les dimanches chez le célèbre bijoutier de la 5th avenue). Mais tout a une fin et la règle est stricte pour les amis imaginaires : le jour du neuvième anniversaire de l’enfant, ils doivent lui avouer la vérité et disparaître de leur vie. L’enfant ne se rappellera pas d’eux. C’est ainsi. Les amis imaginaires sont alors appelés vers une autre mission, auprès d’un autre enfant. Mickaël se glisse hors de la vie de Jane. Vingt-trois ans plus tard, alors que Jane est devenue auteur de théâtre, elle aperçoit Mickaël dans la rue. Mickaël qu’elle n’a jamais oublié…

 

 

C’est beau, non ?

 

Ça ne vous arrache pas une petite larmichette ?

 

Franchement, vous exagérez ! Allez, une toute petite !

 

Non ?

 

 

Bon.

 

De toute façon moi non plus.

 

 

Je n’aime pas les grosses ficelles et j’en ai eu pour mon compte avec Rendez-vous chez Tiffany (même le titre en est une…).

 

Tout y est : pour commencer,  l’enfant est timide et complexée (elle est rondouillette, sa mère ultra-mince), elles sont riches, vivent dans l’Upper East Side, sont amenées à côtoyer des acteurs étincelants et creux comme un diamant de 10 carats. Mais alors que Viviane adooore et entretient jalousement ce statut social, Jane, elle, se moque éperdument de l’argent, et continue à cacher, devenue adulte, des oreos au fond de son placard pour les jours de tristesse (ça commence à m’agacer, d’ailleurs, cette façon qu’ont certains auteurs de caser des clones de Bridget Jones partout, pensant sans doute que les lectrices s’identifieront et fondront pour le personnage). Jane en grandissant est devenue jolie certes, mais toujours rondelette, elle subit les réflexions de sa mère, cumule les historiettes d’amour sans succès, et ne rencontre que des spécimens très beaux mais uniquement intéressés par son argent…

 

Mickaël, de son coté, est donc un ami imaginaire. Mais comme c’est un job difficile (imaginez vous en train de devoir supporter les geignardises d’un gamin toute la journée, et ce pendant neuf ans… et vous verrez…moi à leur place, je les balancerai dans l’Hudson dès qu’ils savent parler et j’irai au ciné) il a droit à des vacances entre deux missions (ce ne sont pas des congés payés car les amis imaginaires n’ont qu’à claquer des doigts pour faire apparaître des liasses de billets (tout compte fait, je veux bien devenir amie imaginaire, tiens. J’adore écouter les enfants. Et il n'y a pas de sot métier et je pourrais même leur apprendre à nager pour le même prix)) (L'autre avantage en nature de la profession, c'est que l'on ne vieillit pas, donc le Mickaël que Jane connaissait à 8 ans est toujours le même trentenaire, c'est bath). Et c’est pendant ses vacances qu’il va retrouver Jane par hasard. Jane qui se souvient de lui alors qu’elle ne devrait pas…

 

 

Du sirupeux bien dégoulinant de bons sentiments, du glamour (5th avenue, Broadway, Jane se paiera même, un jour de cafard, une bague Tiffany à treize mille dollars sur un coup de tête (qui grève à peine son budget, hein) du quotidien (Jane lutte contre son embonpoint quand sa mère lutte contre les rides), une palanquée de situations les plus attendues les unes que les autres (qui sont appelées, dans la quatrième de couverture « rebondissements et sentiments »…), et le tout servi avec un style que je vous laisse apprécier :

 

« Mon cerveau me hurlait de ne pas le croire, alors même que mon cœur notait l’incroyable sincérité de ses mots »

 

« La bague était de toute beauté. D’une splendeur à me faire mal aux yeux. Au cœur aussi. »

 

« A la première cuillérée de ce délice, tous les vieux souvenirs se bousculèrent dans ma tête. Une expérience très proustienne, du genre A la recherche des plaisirs inavouables perdus. »

 

« Ce qu’il vit ensuite lui coupa le souffle. Sa main se plaqua sur sa bouche mais il ne put retenir une inspiration haletante. »

 

Le suspens, lui, ne coupe pas le souffle : il réside uniquement sur la conventionnelle question « Pourquoi Jane reconnaît-elle Mickaël ? Est-ce une autre mission imprévue ? Oh… nooonn… il va devoir l’accompagner jusqu’à sa mort prématurée ? (oh… zut… j’ai spoilé… sorry).

 

Oups, rassurez vous, tout est bien qui finit bien (oups, j'ai encore spoilé...). Bref, une énième sucrette à la sauce Musso tout à fait inutile.

 

 

Rendez-vous chez Tiffany, James Patterson

L’Archipel, avril 2010, 276 pages

 

08/03/2010

SEMPE A NEW YORK

sempe.jpg

 

Ce n’est pas d’un beau livre dont je vais vous parler aujourd’hui, c’est d’un TRES beau livre. Un livre tout simplement magnifique, un bouquet de croquis qui se contemple avec ravissement, qui se respire, même, avec délectation.

 

Sempé à New York. Sempé le jeune dessinateur bordelais, pas sûr de lui, pas anglophone pour un sou, ou si peu, a confié quelques croquis à une journaliste du New Yorker. Quelques jours après, Sempé reçoit un coup de fil « Your cover is published » … Le 14 avril 1978 sera donc publiée la première des 101 couvertures que Sempé a dessinées pour ce prestigieux magazine. Une couverture toute simple, comme la qualifie Sempé lui-même, mais qui illustre si bien ce qui fait la touche « Sempé » : finesse du trait, délicatesse sempe 1.jpgde l’esquisse, épuration à l’extrême et pourtant tant de chose évoquées dans ce petit oiseau à la tête d’homme : notre businessman veut-il vraiment s’envoler ou rêve-t-il seulement un peu à sa fenêtre ? Va-t-il prendre son envol ou seulement se satisfaire de ce fugace instant arraché à la frénésie de son métier que l’on devine à son complet-cravate ?

 

 

Sempé dessine, croque ses personnages avec une finesse du trait qui confine à la précision de l’entomologiste : on devine la mélancolie, la tendresse, la grâce de ses petites danseuses, gymnastes, ou vieilles dames. On perçoit sous l’apparence anodine d’une situation banale la nostalgie du temps qui passe (couverture du 22 septembre 1980), le bonheur des retrouvailles et du temps passé ensemble. Il y a dans le regard de Sempé une tendresse incroyable pour ses personnages, on l’observe observer, on sent la caresse de son regard sur ce quatuor de trois vieilles dames et une petite fille qui jouent du violon après avoir tricoté en prenant le thé (couverture du 20 octobre 1980). Les petits personnages, tout petits dans le gigantisme de la ville, explosent littéralement, ils sont minuscules et pourtant on ne voit qu’eux. Je pioche au hasard de l’album des couvertures pour illustrer mon propos et je suis incapable de choisir, je les aime toutes. Leurs couleurs, leur finesse, toute la tendresse du dessinateur qui affleure sous son trait de crayon… il y a de l’humour mais pas de moquerie, ou alors une moquerie respectueuse, sempe D.jpgpleine d’affection, il y a un sens de l’observation vif, ardent, une capacité à saisir des sensations fugitives, éphémères, et surtout, dans la totalité de ces croquis, on sent des personnages un peu mélancoliques, mais souriants ou rêveurs, et, quelque part, toujours heureux.

 

Dans un entretien avec Marc Carpentier (ancien président de Télérama), Sempé confie son bonheur et ses hésitations, son humilité, son absence d’ambition et de calcul qui ont sans aucun doute favorisé sa réussite au sein du New Yorker (« Est-ce qu’il y a avait un sentiment de concurrence entre les dessinateurs du New Yorker ? Pas du tout. Là-bas la concurrence est telle que l’on oublie ce sentiment. On baigne là dedans. C’est comme ça. Mais qu’est ce qui fait l’unité du groupe alors ? Si je puis me permettre, l’élégance dans le travail. L’élégance. La légèreté, la suggestion, et jamais l’affirmation. ») Sempé raconte aussi son amour du jazz, sa découverte de la ville, ses premiers croquis, ses rencontres avec M. Shawn, président du New Yorker, Saul Steinberg, autre dessinateur new yorkais ou bien ce vieil homme indien qui travaillait au New Yorker et commentait ses croquis. Ce vieil homme qui était… aveugle.Ballerine-terrasse.jpg

 

Tout un univers, donc, que nous offre Sempé avec cet album : des instants de vie fugitifs autant que touchants, touchants parce que fugitifs, justement, saisis par un dessinateur amoureux d’une ville dans laquelle il n’a pas vécu mais en a saisi l’essence, en a respiré l’atmosphère pour la retransmettre avec beaucoup de délicatesse. Et si c’était ça le bonheur ?

 

 

 

 

Sempé à New York, de Jean-Jacques Sempé, Denoël, 300 p., 45 €.

 

Crédit photos : Galerie Martine Gossieaux (exposition à Paris, jusqu’au 27 mars 2010).

 

 

 

 

18/12/2009

EXIT LE FANTÔME – PHILIP ROTH

Nathan Zuckerman vit reclus dans le Massachussetts depuis onze ans. Ecrivain à succès, il s’est réfugié loin de New York et vit roth.jpgprotégé du monde et de ses aléas, loin de tout, il vit libéré du monde, vit dans les livres, dans l’écriture et pour l’écriture. Des problèmes de prostate vont le conduire à New York où il va rencontrer un couple d’écrivains, une vieille dame mourante et un journaliste amateur de scoops et de biographies à scandale…

 

Comment parler de ce roman quand c’est celui qui nous a ouvert l’univers de cet auteur et que l’on est « vierge » de tous les autres ? Quand ce dernier opus semble être une suite logique dans la construction d’une œuvre à part entière ? Mais être "vierge" d’un auteur permet, peut-être, aussi, de le lire et le ressentir sans arrière pensée, en toute innocence. Allons y donc gaiement…

 

La première chose qui saute aux yeux, c’est la fluidité de lecture, le style impeccable, à la fois mordant et limpide, qui accompagne une histoire a priori simple (un écrivain impuissant va tomber amoureux d’une jeune femme, sera abordé par un journaliste désireux de révéler des secrets sur son ancien mentor, l’écrivain s’interroge sur son désir mort, sur la nécessité de révéler ces secrets). Mais derrière ces situations vont surgir des réflexions sur l’écriture, sur l’évolution du monde, sur la « santé » des Etats-Unis (le roman se passe au moment de la réélection de George W. Bush) et sur... la vie, tout court.

 

Nathan Zuckerman revient au monde (à New York), redécouvre une ville qui grouille, une ville où l’on ne se parle plus qu’à travers des téléphone portables, où la communication est devenue virtuelle, volage, futile. Redécouvre un pays envahi par la bêtise et gouverné par un imbécile adulé des réactionnaires. Lui qui s’excluait de la petitesse du monde revient à celui-ci par nécessité physique… mais cette nécessité est-elle vraiment ... nécessaire ? Que recherche-t-il ? Un simple confort « prostatique » ? La rencontre avec Jamie, de trente ans sa cadette, va réveiller des désirs endormis et faire renaître des velléités sexuelles que la maladie avait éloignées… L’homme revient parmi les vivants mais que rapporte de vivre à nouveau dans un monde devenu encore plus vain ? Ne vaut-il pas mieux rêver et se plonger dans la fiction, protégé des autres et de soi-même ? Sans cesse, Nathan oscille entre fiction et vie réelle, il rencontre Jamie, Amy, Billy et réécrit des dialogues imaginaires qui comblent ses fantasmes et ses envies. Réécrit le réel pour plonger dans une fiction où la vacuité du monde serait comblée. Et faut-il vraiment révéler les secrets cachés d'un écrivain ? Son oeuvre ne prime-t-elle pas sur l'homme ? 

 

Etait-il nécessaire que le fantôme sorte de l’ombre et retourne dans le monde ? Non, nous dit Philip Roth, mais pour la beauté du livre, oui…

 

Exit le fantôme, Philip Roth

Gallimard 327 pages, Octobre 2009

 

 

Bartllebooth a aimé aussi, tout comme Dominique et Cathe. Aussi lu par Lapinoursette et LVE.

 

Et en prime, un extrait (parmi de nombreux autres) que je livre à votre réflexion (à propos des critiques littéraires) :

 

« Si j’avais le pouvoir s’un Staline, je ne le gaspillerais pas à réduire au silence les romanciers. Je réduirais au silence ceux qui écrivent sur les romanciers. J’interdirais toute discussion publique sur la littérature dans les journaux, les magazines et les revues spécialisées. J’interdirais l’enseignement de la littérature dans tous les établissements scolaires, du primaire au supérieur en passant par le secondaire. Je prohiberais les groupes de lecture et les chats de discussion sur les livres sur Internet, et je mettrais sous surveillance les librairies pour vérifier qu’aucun vendeur ne parle de livres avec un client, et que les clients n’osent pas se parler entre eux. Je laisserais les lecteurs seuls avec les livres, pour qu’ils puissent en faire ce qu’ils veulent en toute liberté. »

 

 

06:00 Publié dans *Litterature Anglo-saxonne* | Lien permanent | Commentaires (20) | Tags : écriture, fiction, new york | |  Facebook

05/11/2009

Et que le vaste monde poursuive sa course folle – Colum McCann

« Et que le vaste monde poursuive sa course folle vers d’infinis changements ». C’est au poème d’Alfred  Lord Tennyson que mccan.jpgColum McCann emprunte le très beau titre de son roman. Joli titre pour un roman que j’ai trouvé agréable à lire, quoiqu’un peu irrégulier.

 

Au pied du World Trade Centre, des hommes et des femmes marchent ou courent, chacun dans son quotidien, seuls au milieu des autres. Ils se croisent, s’effleurent, ne se regardent pas. Des silhouettes hagardes, plongées dans la course de la vie. Et puis lui, en haut, celui qu’un remarque, puis un autre, et encore un autre… Celui qui vole entre les tours, celui qui défie l’apesanteur, le funambule, l’ange qui flotte dans le ciel. D’un coup la ville s’arrête, les regards se tournent vers ce seul point infinitésimal dans le ciel… les trajectoires se figent et tous semblent communier autour d’un seul point : l’homme qui défie le ciel.

 

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10:35 Publié dans *Litterature Anglo-saxonne* | Lien permanent | Commentaires (14) | Tags : new york, solitude, détresse | |  Facebook

20/10/2009

LES VISAGES – JESSE KELLERMAN

New York, un galeriste reconnu, dénicheur de talents, un artiste fou (ou génial ?), une famille richissime, un tueur en série, des enfants violés et assassinés, voilà les ingrédients du roman de Jesse Kellerman. kellerman.jpg

 

Ethan Muller est marchand d’art, issu d’une famille d’immigrants juifs qui ont fait fortune dans l’immobilier. Un jour, l’homme de confiance de son père informe Ethan qu’on a retrouvé des dessins dans un des appartements des Muller Courts (une des nombreuses propriétés de son père). Victor Clarke, l’auteur des dessins, a disparu. Personne ne semble le connaître, ni savoir où il est. Inconnu, mais génial. Disparu, mais auteur d’une œuvre exceptionnelle, hors du commun : une série de dessins formant un gigantesque puzzle, une cartographie de visages et de silhouettes époustouflante et tout autant énigmatique.

 

Fasciné par le talent de Clarke et flairant le caractère extraordinaire de ces dessins, Ethan décide de les exposer ; l’exposition attire la curiosité des amateurs, des professionnels, mais quelques semaines plus tard Mc Grath, un ancien policier de New York contacte Ethan : il a reconnu sur les dessins des visages d’enfants assassinés des années auparavant.

 

 

Au-delà du roman policier et de l’enquête à proprement parler que mène Ethan pour retrouver Victor Clarke, Jesse Kellerman, en s’appuyant sur une intrigue impeccablement construite, entraîne le lecteur dans un roman familial où les liens du sang, la filiation, la famille sont partie essentielle de la trame. Après chaque chapitre concernant Ethan et Victor, des interludes nous ramènent dans le passé et nous font connaître la famille d’Ethan, du premier colon juif, Solomon Muller, arrivé à la fin du 19ème siècle dans cette Terre Promise que furent les Etats-Unis pour les juifs allemands. Au fil des interludes, en faisant des sauts dans le temps, Jesse Kellerman dresse le portrait de la dynastie créée par Solomon Muller à force de travail, d’acharnement et de renoncements : argent, fortune et renommée, alliés à la rage de vaincre pour établir une lignée de puissants et asseoir la dynastie, assistés par les femmes qui seront encore plus fermement acharnées à maintenir la réputation sociale de la famille, quitte à écraser tout ce qui peut affaiblir leur nom.

 

Tandis que le lecteur glane peu à peu les indices et événements qui permettront de savoir qui est Victor et quelle est son implication dans les meurtres des enfants (les deux récits se révéleront au final intimement liés), le récit de Ethan (raconté à la première personne du singulier, en s’adressant régulièrement au lecteur) propose également une réflexion sur l’art, ses enjeux, ses valeurs. Les portraits de l’artiste, le pouvoir des marchands d’arts, critiques, et acheteurs est esquissé à travers les descriptions du milieu artistique new-yorkais, à la fois bohème et calculateur, où la création de l’artiste doit céder la place à la logique financière des investisseurs.

 

Ethan, en rupture avec sa famille, ne pourra que replonger dans l’histoire familiale et renouer avec cette filiation qu’il rejette tant. Elevé dans des hôtels particuliers par des gouvernantes, ignoré par son père à la mort de sa mère, le jeune homme, devenu un pilier du marché de l’art new-yorkais après avoir jeté sa gourme et brûlé ses ailes dans la drogue et les filles faciles, va s’immerger dans un milieu inconnu quoique propriété de sa famille : le Queens, les Muller Courts, véritable ville dans la ville, avec ses cloaques, ses rebuts et ses laissés pour compte d’une société qui méprise les faibles, faibles qui se révèlent au final bien plus libres que le jeune homme. Partagé entre deux femmes, Marylin, galeriste toute puissante et de vingt ans son aînée et Samantha, la fille du policier Mc Grath, issue d’un milieu modeste, Ethan plonge dans une enquête qui le ramènera à ses propres origines, et par là-même à l'homme qu'il est réellement.

 

Un bon roman, servi par une intrigue particulièrement captivante et une plume saisissante qui maintient le lecteur en haleine.

 

 

 

Les visages, Jesse Kellerman, traduit de l’américain par Julie Sibony

Sonatine, Octobre 2009, 472 pages

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25/09/2009

MANHATTAN NOCTURNE – COLIN HARRISON

Porter Wren est chroniqueur dans un journal new-yorkais. Son créneau :  le fait divers, le sordide, les échauffourées, les meurtres, harrison.jpgtous ces petits ou grands incidents qui balafrent les nuits de Manhattan, et accessoirement  lui permettent de vivre. Vivre du sordide tout en étant un père de famille exemplaire, un mari fidèle et, au final, un homme bien.

Jusqu’au jour où Porter rencontre Caroline Crowley, la veuve d’un cinéaste qui fut underground avant de devenir une référence dans le monde du cinéma, et plus tard un cadavre abandonné dans les décombres d’un immeuble du Lower East Side. Triste fin pour cet homme qui filmait sans arrêt, en caméra cachée, tout ce que la misère des âmes peut montrer et entassait ces casettes dans le coffre d'une banque ?

Lorsque Caroline demande à son amant de retrouver pour elle une cassette filmée par son mari, Porter met alors les pieds dans un obscur engrenage.

 

 

Manhattan nocturne porte bien son nom. C’est une, ou deux nocturnes, qu’il provoquera, embarquant son lecteur dans un récit fascinant et dans un Manhattan non moins captivant.

 

Le style est très narratif (et pourra désarçonner les amateurs d’action pure et simple, du moins au début) mais le récit de Porter est une plongée en apnée dans la nuit de Manhattan. A travers des personnages extrêmement bien dessinés, du premier au dernier, les portraits sont tous saisissants de justesse : Porter, le journaliste consciencieux, père et mari attentionné, verra ses valeurs s’effilocher en étant incapable de résister à sa maîtresse ; Hobbs, le propriétaire du journal, millionnaire, dégoulinant de graisse et de pouvoir qui révèlera plus tard avoir une faille, un secret qu’il cherche avant tout à dissimuler ; Simon, le cinéaste-voyeur et cynique ; Caroline, prête à tout pour parvenir à un autre monde que celui dans lequel elle a grandi ; Lisa, la femme de Porter, chirurgienne renommée, qui n’hésitera pas à lâcher brutalement ses consultations pour sauver ses enfants, jusqu’à Joséphine, la nounou, qui promène dans son sac un revolver (« Je le prends par mesure de sécurité. Parfois je rentre très tard, vous savez, et il y a tellement de gens qui se font attaquer, enfin bref, alors je suis allée prendre des leçons. Je veux juste me protéger… »).Sans compter tous les autres, des portiers aux clochards, en passant par les retraités et les policiers. Sans compter Manhattan, ses rues, ses avenues, ses immeubles rutilants ou ses taudis, son atmosphère, ses lueurs…

 

Des personnages saisissants, donc, et un intrigue à plusieurs niveaux, dont les fils se déroulent peu à peu, dont les rouages sont parfaitement huilés : histoire d’une obsession sexuelle qui va désintégrer la vie du journaliste ? Histoire de voyeurisme et de cassettes compromettantes ? Histoire de vengeance ? D’une succession où beaucoup d’argent est en jeu ? Histoire politique orchestrée par la police pour récupérer une vidéo de meurtre ?

 

Vanités, angoisses, manipulations, petits arrangements avec l'éthique pour quelques êtres dans le besoin ou malfaisances et transgressions chez les personnages principaux, Caroline sera la Pandore de Porter ; Manhattan nocturne sera notre boite de Pandore : l'ouvrir, c'est être aspiré aussi sec dans un univers d'une noirceur fascinante.

 

J’avais aimé Havana Room (dont le procédé narratif est proche de Manhattan nocturne), et beaucoup aimé « La nuit descend sur Manhattan », différent dans sa narration plus rythmée et plus séquencée par des chapitres courts. Manhattan nocturne est mon préféré. De loin.

 

 

Manhattan nocturne, Colin Harrison

10/18 domaine étranger, 421 pages

 

 

 

Manu  a beaucoup aimé et en a fait un livre voyageur. Je peux prêter le mien aussi pour ceux qui veulent.

 

 

 

23/09/2009

L’INTERPRETATION DES MEURTRES – JED RUBENFELD

New York, 1906. Une jeune femme est retrouvée assassinée dans la très belle résidence Balmoral, propriété de George Banwell,rubenfeld.jpg riche homme d’affaires. Parallèlement, Freud arrive dans la métropole pour y conduire une série de conférences, accompagné de ses disciples Jung et Ferenczi ; ils sont accueillis par le jeune psychanalyste Younger. Le lendemain du meurtre de la jeune femme, c’est au tour de la jeune Nora Acton d’être sauvagement agressée. Elle survit, mais perd l’usage de la parole et la mémoire.

 

Younger va se charger d’aider Nora à faire resurgir le souvenir de l’agression.

 

 

Que dire sur ce roman ? Ma foi, si vous voulez un bon roman de vacances, un policier historique facile à lire, doté de nombreux rebondissements, qui marie la bonne société new yorkaise du début du vingtième siècle, une sacrée dose de suspens (construction autour chapitres courts, tous finissant en « page turner », quelques éléments historiques ma foi pas inintéressants sur les premières constructions de building, et notamment un long passage sur la construction du Pont de Manhattan et des caissons qui permettaient de creuser sous l’East River, véritable prodige à l’époque, (c’est curieusement le passage que j’ai le plus aimé) qui ajoute à tout cela l’intervention de la psychanalyse, propose quelques réflexions oedipiennes et …shakespeariennes, bien renseignées, eh bien vous êtes servis et en redemanderez.

 

C’est bien fait, efficace, un bon roman de vacances. Lu sans déplaisir, même si ce n’est pas (ou plus ?) ce que je recherche dans un roman noir. (et ce n’en est pas un, je sais !).

 

 

 

 

L’interprétation des meurtres, Jed Rubenfeld.

Pocket, 506 pages avril 2009

 

 

Les avis de Pimpi, LVE, Fab, Laure, Sel, Papillon, Michel, Bab’s, Joelle,  Katell