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11/02/2011

Série grise – Claire Huynen

 

huynen.jpgCe n'est pas parce qu'on est vieux qu'on n'a plus le droit de vivre, non ? Notre narrateur décide de rentrer dans une maison de retraite. Pas d'enfants, des amis à qui il ne veut pas confier sa future décrépitude, notre bonhomme organise la veille de son départ une grande bouffe directement inspirée du Festin de Babette et va s'installer à Mathusalem, « maison de retraite pour adultes valides ».

Un court récit délicieusement écrit, où le quotidien d'une maison de retraite est raconté avec un humour caustique. Il est cynique, notre vieil homme, et observe ses contemporains avec irrespect et lucidité, qu'ils soient gros, maigres, édentés, bavards ou mutiques. Ses contemporains ou ceux qui les entourent, de la directrice de Mathusalem ou le personnel soignant, le narrateur brosse un portrait narquois qui passe au crible de ses observations corrosives les journées qui s'étirent et se ressemblent.

Claire Huynen s'amuse dans ce roman tout en finesse. Parce que derrière l'humour acerbe et les provocations de notre narrateur (qui va fumer des joints avec un camarade d'infortune ou même, insulte suprême, picoler un peu), c'est l'univers aseptisé des maisons de retraite qui est passé au crible : la vieillesse n'est pas synonyme d'enfermement, on a le droit au plaisir, aux joies, et même au sexe. Si si, et tant pis si les âmes pudiques et conformes en sont choquées.

Un roman à l'humour caustique et attendrissant, servi qui plus est par un style délicieux.

 

 

Série grise, Claire Huynen

Le Cherche-Midi, janvier 2011, 109 pages

Lu pour les Chroniques de la rentrée littéraire

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« Sa pose semblait la même. Pourtant les livres, serrés entre ses doigt, différaient. Et cet objet, à géométrie infinie, déterminait mille femmes. Dès le premier soir, j'avais aimé sa manière de lire. Avec une concentration pudique, une empathie attentive, elle semblait d'abstraire en une troublante danse avec les mots auxquels elle se mêlait. Parfois, aux langueurs de son regard, l'on devinait un tango. Ses yeux s'éclairaient et cheminaient, vite, de mots en mots, de ligne en ligne, s'alanguissaient un instant et, en une manière de pas arrière, reprenaient quelques lignes plus haut, remontaient le cours de la page. En d'autres moments, c'était une valse qu'elle abordait. Elle se laissait, captive, porter au rythme régulier des mots qui l'entreprenaient en danseur exercé. Elle fléchissait avec concentration et offrait à ses pages une reddition sans combat. J'aimais lorsqu'elle s'invitait à de fougueux cha-cha-cha. Souvent, elle souriait alors. Son regard furetait de mot en mot, facétieux et complice. Elle gambadait entre les pages, légère et insouciante. Ses doigts même s'agitaient imperceptiblement sur la reliure. »

 

 

 

08/07/2009

LES HAUTS DU BAS - PASCAL GARNIER

Au début, Edouard Lavenant se complaît à harceler Thérèse, son infirmière et lui mener une vie de dingue : il râle, rouspète, dénigre à tout bout de champ. Edouard est un homme riche, un ancien requin des affaires condamné à dépendre d'une auxiliaire de vie depuis un accident cérébral un an auparavant.garnier.jpg

 

Thérèse, c'est l'infirmière dévouée : une petite cinquantaine, robuste, pas bavarde et plutôt rude. Elle supporte le goujat, ignore ses râleries et se consacre à son travail.

 

Petit à petit, leur relation évolue et le vieil homme renaît à la vie grâce à Thérèse.

 

Je vous l'avoue, j'ai eu un peu peur dans les premières pages du roman : le vieux bougon qui va apprendre à aimer la gentille infirmière bien rustaude, ç'est gentil mais un peu trop vu.

 

Eh bien non. Parce que, au bout d'un moment, Pascal Garnier rajoute quelques ingrédients bien noirs, bien méchants, et on tombe enfin dans une farce plus cynique, on oublie la bonne morale pour sombrer dans une comédie grinçante et finalement assez bien fichue.

 

Edouard commence à oublier, petit à petit, une miette de son passé par là, un pan de sa vie par ici. Refus de vieillir, refus de disparaître et d'accepter sa sénilité naissante : Edouard prend la vie des autres (dans tous les sens du terme) et renie le passé. Thérèse de son coté plonge dans le sordide comme on plonge dans n'importe quelle vie pourvu qu'elle soit différente, unique, parce que de toute façon, la sienne, de vie, elle n'existe pas et n'a jamais existé (« Jusqu'à Monsieur Lavenant, elle n'avait accepté de s'occuper que de femmes. Ce n'est pas qu'elle craignait pour sa vertu, elle avait de quoi se défendre, mais comme jamais elle n'avait attiré l'attention des hommes, elle ne faisait plus attention à eux. Ils l'avaient toujours ignoré à part un type saoul, une fois, à la sortie d'un bal. Ça c'était passé aussi vote qu'on décapsule une bouteille avec les dents. Elle n'avait pas eu mal, physiquement, mais la déception qu'elle avait ressentie, allongée sur sa botte de paille, tandis que le gars vomissait dans son dos, avait définitivement éteint en elle les rêves les plus ardents. »).

 

Une vie pour une autre, quelle que soient les raisons, et nos deux comparses partent dans une sorte de road movie bien grinçant et surtout pas moral.

 

Il semble que ce soit une marque de fabrique chez Pascal Garnier, à moi de découvrir ses autres romans !

 

Les hauts du bas, Pascal Garnier – Le livre de poche, 185 pages, janvier 2009 (première parution 2003).

 

 

L'avis de Véronique

 

 

 

 

 

 

07:05 Publié dans *Litterature Française* | Lien permanent | Commentaires (22) | Tags : vieillesse, alzheimer, vautour, farce grinçante | |  Facebook

30/03/2009

LUNE CAPTIVE DANS UN ŒIL MORT – PASCAL GARNIER

« Les conviviales », comme leur nom l’indique pompeusement, c’est un lieu de partage, de rencontres, d’échanges. Réservé aux personnes âgées, aux retraités aisés qui veulent profiter de leurs dernières années sous le soleil de Provence, en bonne compagnie, dans une résidence ultra-sécurisée où les enfants et petits enfants ne sont tolérés que 15 jours par an, des activités proposées pour tromper l’ennui. Quitte à vieillir, autant vieillir en paix et dans un endroit confortable.garnier.jpg

 

Martial et Odette ont quitté Suresnes (les fous* !) pour ce paradis artificiel. Bon, c'est pas pour dire, mais ils se sentent un peu seuls, au début, au milieu de ces 50 bungalows vides. Seuls et refroidis par la température glaciale non prévue dans la plaquette publicitaire. Ils ont payé pour la sécurité, le soleil, le pastis avec les amis de leur âge, éventuellement la pétanque et les ballades sur les marchés de Provence) ; bref, pour une retraite plus ou moins dorée dans un paradis artificiel (et quand il n'y a personne, on se rend bien mieux compte que le tout ressemble plus à du stuc qu'à du vrai marbre et qu'au final, on s'est fait peut-être avoir, mais bon, faut assumer à présent).

 

L’arrivée d’un autre couple, quelques semaines plus tard, les rassure : Maxime et Marlène, puis Léa, une femme seule (est-elle veuve ? divorcée ? vieille fille ?) s’installent à leur tour dans le bunker plaqué or. Mr Flesh, le gardien taciturne et Nadine, la secrétaire animatrice, entourent le petit cercle de personnages. Le décor est planté, la partie de quilles va pouvoir commencer.

 

Pascal Garnier croque ses personnages l'air de rien, avec un humour sous-jacent plutôt sympathique : les couples s’observent, s’invitent, papotent, trompent l’ennui en organisant des apéros, en se racontant leurs vies. Petites histoires et gros mensonges, chacun rentre chez lui en critiquant son voisin. L’isolement et l’ennui exacerbent les travers et on sent pointer, lentement sous le vernis de sociabilité, les petites irritations, les accès d’intolérance, les touches de rancoeurs. Pas si lisses que ça, les petits vieux. L’installation d’un camp de gitans à proximité vient tout chambouler.

 

Si dans la première partie du roman j’ai seulement bien aimé l’acidité de ces vieux beaux / vieux cons, c’est surtout quand tout « part en barigoule » (nous sommes dans le Sud après tout) que je me suis amusée. Nous assistons à une comédie féroce qui tournerait presque à la farce si l’on ne discernait pas, sous l’exagération des situations, la férocité d’une peinture vitriolée : intolérance, jalousies, petitesses, les fêlures soigneusement cachées se fissurent encore plus et finissent par exploser. Si la pression monte lentement au début, elle s’installe de plus en plus, à coup de petits événements et de trébuchements des personnages, pour finir par éclater. Effet cocotte minute, le paradis se transforme en enfer. Une parodie grinçante, que j'ai trouvé un peu courte pour ne pas effleurer trop superficiellement ces petits travers pointés avec malice (mais je pinaille, là).

 

 

 

 Lune captive dans un œil mort, Pascal Garnier – Zulma, 157 pages

 

Les avis de Cathulu, In Cold Blog, Cathe, Valdebaz, Julie, Elfique

 

 

 

* quitter Suresnes….  J’y retournerais bien, moi !