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24/01/2011

Des clous – Tatiana Arfel

 

arfel_des-clous.jpg« Penser moins, pour travailler plus ».

 

Passer du succès d'un premier roman à l'épreuve du second n'est sans doute pas facile. Changer de ton, de thème, d'ambiance, éviter la répétition et prendre le risque d'une changement de cap non plus. Tatiana Arfel quitte l'ambiance poétique de L'attente du soir pour aborder le monde de l'entreprise et sa violence.

 

Des clous, voilà ce que sont Catherine, Laura, Rodolphe, Marx, Francis et Sonia. Des clous sur lesquels on tape sans arrêt, sur lesquels on tape avec violence, avec mépris, pour les faire rentrer dans le moule, les mettre en conformité avec l'Entreprise, Entreprise avec un grand E car les conformes doivent s'y soumettre et oublier jusqu'à leur propre identité afin de sacrifier à son succès.

 

Des clous, voilà. Des non conformes aussi. Qu'ils soient hôtesse d'accueil (Laura, qui ne supporte pas les talons hauts) comptable expert (Françis, qui se réfugie dans les chiffres, un peu trop, un peu trop bon, un peu trop solitaire) cuisinier (Rodolphe, qui s'imagine qu'on peut donner de la confiture aux cochons, ie agrémenter les plats des employés quand c'est réservé aux cadres, en encore, pas tous, les meilleurs) ou Catherine, la DRH, qui était entrée dans l'entreprise avec joie, devenue l'ombre de son ombre parce qu'elle envisageait son métier du point de vue...humain. Humain. Quelle aberration. Quelle idiotie. Alors les conformes, les bons, ceux qui sont entrés dans le moule, ceux qui savent, ceux qui sont, ceux qui comptent, les convoquent à un séminaire d'entreprise. Un séminaire de formation animé par Denis, un comédien, qui va les remotiver, les aider, les soutenir.

 

Tu parles, Charles. Ce séminaire, en réalité, est destiné à les faire couler encore plus vite, encore plus facilement. Les faire couler et surtout les faire couler tous seuls. Les aider à fournir eux-même les preuves de leur incapacité, de leur inaptitude. Les aider à plonger encore plus vite et les faire dégager. Vite, bien, et sans coût supplémentaire.

 

On se croirait dans un roman futuriste, une anticipation. Un peu, mais pas tant que ça. Anticipation parce que le récit est dramatisé, parce que tout ça semble outrancier, inconcevable ; Tatiana Arfel fait par ailleurs référence au roman de George Orwell, 1984 ou à celui d'Huxley, Le meilleur des mondes ("J'ai pensé, bien sûr, à 1984, j'ai pensé qu'Orwell avait été visionnaire, et que comme toujours la réalité dépassait toujours la fiction. Certes nous ne travaillerons pas à la modification de la réalité des faits historiques, nous ne travaillerons pas à un mensonge clair et direct, mais nous travaillerons à la soumission des hommes par la langue"... "J'ai pensé aussi à celui d'Huxley, plus visionnaire encore, à la dictature du confort, de la sécurité, de chacun sa place, conditionné et consentant".). Mais c'est cette exagération, cette outrance qui sont volontaires et amplifient encore plus la violence et la déshumanisation de ces personnages, de ses clous, de ces hommes et femmes objets, certains frappant d'autres recevant les coups, mais tous devenus des êtres désincarnés soumis à l'Entreprise, nouveau Dieu devant lequel on se prosterne et se sacrifie.  Anticipation, peut-être, mais l'action se déroule en 2006. Un ancrage dans le présent, des hommes et des femmes qui pourraient être n'importe lesquels d'entre nous, des travailleurs devenus des rebuts et que l'Entreprise et ceux qui la dirigent, la portent, la soutiennent, y sont conformes, vont s'employer à broyer et réduire en poussière.

 

L'écriture est à la fois blanche et cruelle. Pas de concession, pas de poésie et de douceur comme dans L'attente du soir, nous sommes dans un conte actuel et impitoyable, un récit acre où les protagonistes racontent, à leur tour, ce séminaire. Si tous les non-conformes ont la même voix, la même blancheur, c'est qu'ils deviennent peu à peu des machines qui ne pensent plus et perdent peu à peu toute humanité, toute individualité. Si les conformes ont la même violence, le même acharnement à détruire, c'est qu'ils ont été refaçonnés, remodelés pour devenir des machines, des broyeurs. De la négation de l'humain au profit de la productivité. 

 

Au fil des pages, au gré de l'horreur absolue et de la révolte que peuvent inspirer ce récit, le lecteur s'enfonce dans un monde de noirceur où toute couleur a été bannie, toute identification, toute personnalisation, toute humanité (« Une erreur de prénom ce n'est pas très grave en soi, enfin, ça vexe, je sais. Les gens veulent tellement qu'on s'intéresse à eux, comme si l'entreprise était là pour ça, comme si on n'avait rien d'autre à faire. Il y a une erreur fondamentale dans leur façon de prendre le travail, ils croient qu'on les embauche pour eux, leur petite personne, alors qu'on a besoin d'efficacité, c'est tout, peu importe ce qui arrive. Ils ne devraient pas se plaindre, eux aussi viennent au boulot pour gagner de l'argent, pas pour HT, si c'était bénévole y'aurait plus personne ! Mais ils demandent encore, encore de l'attention, mon nom, mon nom, mon nom exact, moi, moi, moi.... Les gens continuent à s'appeler par leurs prénoms, comme s'ils existaient seuls, et ça m'énerve ! Ca m'énerve ! Faudra interdire ça, bien sûr ! »).

 

Un univers impitoyable que Tatiana Arfel décrit sans concession, froidement. Amélioration du langage où les mots inutiles, vains, improductifs, sont bannis pour faire place à un vocabulaire efficace, rapide, qu'ils soit français ou anglais. Un univers brutal où l'individu est réduit à un numéro, une machine qui ne peut plus penser, plus agir, seulement obéir et adhérer aux règles ou en être éjecté, et tant pis si ça veut dire mourir.

 

Violent et blanc, donc, ce roman de Tatiana Arfel. Même si un épisode final m'a semblé trop facile, trop approprié, trop propice, il n'en reste pas moins que, tout comme Delphine de Vigan avec  Les heures souterraines  Tatiana Arfel signe là un excellent roman sur la violence en entreprise et l'anéantissement des individus au profit de cette même entreprise.

 

 

 

Des clous, Tatiana Arfel,

José Corti, janvier 2011, 315 pages

Lu dans le cadre des Chroniques de la Rentrée Littéraire

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08/09/2010

Apocalypse bébé - Virginie Despentes

despentes.jpgElle avait pourtant tout pour elle, la petite Valentine Galtan. Un père romancier, une famille à fric, un physique pas trop moche, beaux quartiers, etc. Le hic, c'est que sa mère s'est volatilisée quand elle avait un an, que les romans de son père ne se vendent plus, que sa grand-mère la déteste et qu'elle ne sait plus où elle en est si ce n'est qu'elle s'oublie dans le sexe, les drogues et la haine de la société toute entière. Valentine se tire, disparait sous les yeux de Lucie, une détective qui a été engagée par la grand-mère et le père de Valentine pour leur reporter ses moindres faits et gestes. Valentine disparue, les Galtan engagent Lucie pour la retrouver, et Lucie engage la Hyène, une détective indépendante pour l'aider.

On m’avait dit trash pour Depentes, je le trouve pas si trash que ça. Question d’habitude au bout de quelques chapitres, sans doute, même si j’ai failli le poser au premier détail cru, mais l’ai finalement poursuivi jusqu’au bout sans rougir ni râler. Une première scène trash, oui, ou plutôt « pleine de réalisme sexuel », mais dans l’ensemble, un roman bien moins hard ou trash que je ne le pensais.

Ce qui est davantage intéressant, ce sont, sous couvert d’un faux polar (où est la petite ? ) tous les milieux que Virginie Despentes claque et flagelle au passage : la bourgeoisie où les femmes épousent des hommes riches pour se mettre à l’abri, la beurette qui change de prénom pour faire oublier ses origines et se faire passer pour une française pure souche, les petits snobismes germanopratins et les hypocrites qui lèchent ce qu’il faut pour avancer ; y passent aussi les petites frappes, les prétendants au rock, l’église, les capitales noircies de pollution et d’humanité salace, etc…

Il y a du sexe, des amours saphiques, une ado paumée, des toquards, des friqués veules et couards, une détective mystérieuse (la Hyène, personnage énigmatique, dont la violence laissera entrapercevoir à la fin une pointe d’humanité), les personnages sont bien dessinés malgrè quelques clichés (on pourrait dire ouais, ok, et alors ?, tout ça, on le sait déjà, non ?), le déroulement tient la route même si Valentine prendra parfois des chemins improbables (ce qu’elle fait et pour qui elle le fait, je n’y ai pas cru tout comme ce qui s’ensuit). Pas mal de choses, donc, pour un roman au final bien fichu qui accroche le lecteur et se lit sans déplaisir.

Certes, mais… so what ? Les thèmes n'ont rien de neuf et ... tout ça, on le sait déjà, non, ? En fait je l'ai lu avec intérêt mais je l'ai déjà quasiment oublié.

 

 

Apocalypse bébé, Virginie Despentes

Grasset, août 2010, 343 pages

 

 

L’avis de Cuné (merci pour le prêt !) 

 

05/05/2009

HAKA – CARYL FEREY

Des rites Maori, un inspecteur de police dont la vie a été pulvérisée par la disparition de sa femme et sa fille près de 27 ans haka.jpgauparavant, des jeunes femmes assassinées et mutilées, une jeune criminologue venue assister ledit inspecteur, Jack Fiztgerald. Nous sommes en Nouvelle Zélande et Jack Fitzgérald est chargé d’enquêter sur la mort de Carol, retrouvée étranglée sur la plage.

 

L’assassin a scalpé son pubis.

 

 

L’enquête de Jack Fitzgerald – personnage démoli, nous l’avons compris, cocaïnomane et alcoolique, va nous entraîner dans les bas-fonds d’Auckland, entre perversité d’une bonne société vérolée par l’argent, le sexe et le pouvoir, désespérance du milieu de la prostitution et des dealers, rites barbares des tribus Maori.

 

Caryl Ferey écrit au scalpel, trempe sa plume incisive dans le sang tout frais de ses victimes, croque ses personnages au vitriol, tout en noirceur, en violence et en rage. Les formules font mouche, tout en étant souvent trop teintées d’effets de formule, justement. C’est heurtant, percutant, rapide, l’enquête va vite, très vite. A la fois passionnant et trépidant.

 

Pourtant, j’avoue avoir moins aimé que Zulu. Effets de formules qui deviennent lassants ? Trop d’application dans le style ? Perversité du récit ? Ecoeurement progressif devant les couches d’horreur empilées, amassées, allant toujours s’accroissant jusqu’au final à la fois époustouflant et vomitif ?

 

Un bon thriller, certainement, que j'ai dévoré en deux jours, qui me donne encore et quand même envie de lire Utu, le deuxième volet des enquêtes au sein des Maori, mais qui m’a laissée une impression de malaise persistant, lancinant. Et je serais d'ailleurs curieuse de connaître l'avis sur ce livre de ceux qui, comme moi, ont aimé Zulu.

 

 

Haka, Caryl Ferey – Folio Policier, 435 pages

 

 

Les avis de Polar noir, Kathel, Betty Poulpe.